Menue analyse de narration: “Confrontation” de Alan Spade

[This is not a review, but a little exercise in narrative analysis.]

[Ce n’est pas une chronique, mais un simple exercice d’analyse de narration pour lequel je me suis servi des quelques premiers paragraphes du récit «Confrontation », qui est inclus dans le recueil « Les Explorateurs » de Alan Spade. Le lien avec Amazon se trouve en bas de cet article. Merci à Monsieur Spade pour m’avoir envoyé son recueil.]

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Pour cette analyse narrative j’aimerais me concentrer sur ce que l’auteur Alan Spade laisse déjà percer du caractère du capitaine Neleth Ortez, la protagoniste du récit « Confrontation », dans les premiers paragraphes du récit. Particulièrement je cherche à dégager quelque peu la relation de la voix et du mode de narration avec la caractérisation du capitaine que Spade parsème à travers son histoire.    

La narration commence par une focalisation externe: „De l’extérieur, n’importe lequel des officiers et sous-officiers présents sur le pont de commandement aurait jugé le capitaine Neleth Ortez complètement absorbée par sa tâche. L’expression peinte sur son visage où apparaissaient les premières rides de quinquagénaire, au nez en trompette, aux pommettes saillantes et aux lèvres minces était celle de la concentration.“ Ici la focalisation externe ne va au-delà de ces deux phrases, mais avec elle Spade reprend un mécanisme d’une longue tradition dans la littérature. Par exemple, au début de „Le Tour du monde en quatr-vingts jours“ de Jules Verne, l’héro Philéas Fogg est vu du dehors, comment ses contemporains le perçoivent. Mais ici cette perspective est bien vite abandonnée pour une focalisation interne: le lecteur participe aux méditations de Neleth sur le pont d’un vaisseau spatial, le monde de l’histoire se reflète désormais par les yeux et l’entendement de Neleth.
Il incombait de relever ce commencement par la focalisation externe, parce qu’elle établit d’un coup le narrateur comme instance hétérodiégétique, externe au récit. Son acte de narration se situe en dehors de la histoire: il est un narrateur extradiégétique. Bien sûr, un narrateur hétérodiégétique est forcément un narrateur extradiégétique, mais je mets ici l’accent sur la deuxième caractérisation du narrateur parce que Neleth elle-même se constitue dans le procès de ses méditations comme narrateur. Faisant partie de l’histoire, elle est un narrateur intradiégétique et dans ce cadre un narrateur autodiégetique : c’est elle même qui, en réfléchissant sur elle-même, parle d’elle-même. Ces parties intradiégétiques sont des instants de déchronologie, des analepses : des retours en arrière dans la chronologie de l’histoire. Les analepses sont ici les réminiscences de Neleth. Il y a ceux dénommées externes, situées temporellement en dehors de l’histoire de base, par exemple : « Des images de son ascension au sein de la flotte de la Confédération des Planètes Unies se succédaient dans son esprit. Elle se voyait dans son chasseur personnel … » Il y a aussi des analepses internes, en relation avec l’histoire de base : « Avant de recevoir sur son canal privé le message de l’amiral Hemcheberria, elle n’avait en aucun cas eu connaissance de l’existence d’une station de recherche scientifique zayborg au cœur de la ceinture coblanite. » Seulement étant des fluctuations de la mémoire, ce sont naturellement des analepses partielles, qui, au contraire d’analepses complètes, n’arrive pas au point temporel avec lequel commence l’histoire de base : Neleth perdue dans ses réflexions sur le pont.

Les analepses, naturellement, répercutent sur le temps du récit. Ils semblent préconiser une pause dans la narration : dans les pauses, le temps  que l’auteur prend avec la narration est plus grand que le temps qui se déroule pendant ce temps dans l’histoire. Mais ici ce n’est pas évident parce que, sous l’apparence d’une pause, il pourrait se passer également une scène : le temps que le lecteur prend pour lire les méditations de Neleth serait égal au temps qu’elle donne réellement à ses méditations dans l’histoire – avant que James Spiker, son commandant d’escadrille, n’interrompe pas ses réflexions, pour initier, en dialoguant avec elle, une scène claire à identifier en tant que telle.

Le narrateur, pour faire passer les pensées de Neleth au lecteur, se sert du discours indirect libre, une catégorie du style indirect. Dans ce forme du discours, la présence du narrateur est moins sensible, parce qu’il n’insère ni subordination, ni démarcation, ni guillemets pour désigner le passage à l’accès immédiat aux pensées de Neleth. Cependant ce n’est pas un discours immédiat où toutes les marques de la instance du narrateur hétérodiégétique sont abolies, où le personnage assume le rôle du narrateur ; mais dans le style indirect libre, c’est plutôt le narrateur qui prend en charge le discours du personnage ainsi que c’est le personnage qui parle par la voix du narrateur.
Il paraît clair que ce n’est pas seulement le narrateur s’appropriant de l’ordre sémantique et syntactique du discours, mais bien la personnalité même de Neleth qui ne l’aurait pas permis qu’elle se défait de cet ordre et se plonge dans un „stream of consciousness“ de sémantique obscur. Il n’est pas seulement une convenance pour le lecteur, mais en plus une expression de la bon ordonnance des pensées de Neleth, que dans son discours interne deux figures de style n’apparaissent pas: l’anacoluthe, la rupture d’une construction grammaticale, et l’aposiopèse, une rupture dans l’enchaînement d’un énoncé. Comme l’auteur révèle le caractère de Neleth, chez elle, le lecteur ne devrait pas s’attendre à des pensées ne poursuivant pas une suite conséquente et logique. Ainsi s’effectue naturellement un rapprochement entre le style du narrateur et celui de Neleth.

Une fois, dans son discours intradiégétique, se trouve aussi mêlée une paralepse, l’altération de la perspective. Elle s’introduit par une parenthèse : « Sans oublier son antienne sur les pouvoirs rajeunissants de ses crèmes antirides – Jennifer travaillait dans un laboratoire pharmaceutique – et la nécessité qu’il y avait à les utiliser pour raviver sa beauté. » Neleth, bien sûr, n’aurait pas eu besoin de se rappeler où travaille sa fille, mais c’est ici le narrateur extradiégétique qui laisse entendre sa voix pour mettre au clair ce qui, dans les pensées de Neleth, a besoin d’être clarifier pour le lecteur.
Ainsi se voit, d’ailleurs, appuyé l’interprétation donnée plus haut, que le lecteur participe de manière authentique, avec peu de retouches par le narrateur, au déroulement des pensées de Neleth – et si ces pensées paraissent plutôt ordonnées, c’est en raison du mode de fonctionnement mental de Neleth, et pas en raison du narrateur intervenant constamment pour mettre en ordre ce qui n’est qu’un « stream of consciousness » avec des failles syntactiques et sémantiques. Parce qu’ici il y a un exemple du narrateur intervenant directement, d’ici se sait comment il le fait quand il le fait.

Il y a rapprochement syntactique entre le narrateur extradiégétique et son réflecteur (Neleth) se constituant narrateur intradiégétique par des analepses. Cela n’empêche pas qu’il se laisse relever des marques qui donnent à entendre qu’il y a discours indirect libre partant de la focalisation interne sur Neleth. Tandis que le narrateur se tient toujours à l’ordre syntactique normal, une présence plus immédiate de la voix de Neleth se fait apercevoir par quelques figures de style qui entravent légèrement cet ordre : comme l’ellipse, l’omission des éléments d’une phrase.
« Commander l’un des croiseurs les plus puissants de la flotte de la Confédération était à ce jour sa plus grandefierté… pas même surpassée par le fait d’avoir donné naissance à trois filles. » (Ce dernier élément est, d’ailleurs, une épiphrase, une idée ajoutée à une phrase déjà complète. L’épiphrase est renforcée par des points de suspension. Ainsi est simulé un train de pensées ou il y a des rajouts spontanés qui, par leur nature spontanée même, s’initient par des raccourcis syntactiques, des ellipses.)
« Et quelle susceptibilité ! »
« Hors de question de la mettre en danger en faisant part, même de façon voilée, de ses doutes – spécialement pas sur le pont de commandement ! » (Autre épiphrase après le tiret).
« Avant de recevoir sur son canal privé le message de l’amiral Hemcheberria, elle n’avait en aucun cas eu connaissance de l’existence d’une station de recherche scientifique zayborg au cœur de la ceinture coblanite. Et moins encore de la conception au sein de cette base d’une arme susceptible de ‘ faire basculer le cours de la guerre ‘selon les propres termes de l’amiral… » (C’est une forme spéciale de l’ellipse, le zeugme : l’omission d’un élément commun dans un énoncé qui a deux membres parallèles – ainsi est omis ‘elle avait eu connaissance’ dans la deuxième phrase.)
« 
Un exemple parfait d’intentions louables mais en pratique contre-productives. »

Un autre signe du discours indirect libre : un langage familier pas en accord avec le vocabulaire qui se laisse attendre du narrateur hétérodiégétique de cette histoire.
« Eh bien non, pas un mot à ce sujet. Bien pire, c’était comme si toutes ces fois où elle leur avait rendu visite sous forme de projection holographique avaient compté pour du beurre. » (L’ultime, métaphore.) « Quant à Suzie, elle et ses grands principes avaient pendant longtemps été une véritable épine dans le pied. » (Métaphore.)
« 
La dernière fois que Neleth lui avait suggéré de sortir et de s’amuser un peu, elle s’était hérissée comme un porc-épic en exigeant d’un ton glacial qu’elle ‘cesse de fourrer son nez dans ses affaires’ ». (Cette dernière métaphore est rapporté par le narrateur intradiégétique, c’est-à-dire Neleth, utilisant le discours direct.)

Déjà par les premiers paragraphes du récit «Confrontation » analysés ici, il se laisse constater qu’un sous-courant légèrement ironique accompagne souvent les réflexions de Neleth. Cela se fait voir par la figure répétée de la litote : par la négation d’un contraire ou autre tournure de contournement, la litote évoque un sens plus fort que n’aurait fait la même idée exprimée tout simple.
« Le commandant James Spiker claqua des talons avant de s’éloigner non sans une certaine raideur. »
« Un objectif stratégique
non négligeable, l’un des points d’ancrage à partir duquel un conquérant résolu pouvait envisager d’envahir le reste de la galaxie. » (Comme de ce point toute la galaxie se laisse conquérir, son importance stratégique est bien plus fort que ne l’implique ‘non négligeable’.)
« Neleth lui reprochait par-dessus tout son manque d’ambition : aider les nécessiteux de la station Singatran en collaborant bénévolement avec plusieurs associations ne lui avait pas paru le meilleur moyen de réussir sa vie» (Il est évident que pour Neleth ce n’est pas du tout un moyen de réussir sa vie.)
« Il n’en demeurait pas moins qu’elle non plus n’appréciait guère les opérations secrètes. »

Même si cet article ne réclame être plus qu’une petite tentative d’analyse neutre, il me soit permis de reprendre, à la fin, mon rôle ordinaire de chroniqueur et de saisonner l’article avec un peu de la critique.
Le style hypotaxique de Spade paraît parfois peu congruent avec un véritable déroulement de pensées, qui ne s’accentue point par une pareille élaboration et par des moments fréquents de suspension syntactique dans l’énoncé. Bien sûr il se peut qu’il y a des instants quand le narrateur prend plus de la distance de son réflecteur (Neleth) et ainsi emploie le syntactique hautement réfléchi d’un discours écrit. Mais il reste à remarquer que, même ainsi, le syntaxe développe par endroits une telle complexité que cela ne peut être interprété que comme un fort et soudain éloignement du narrateur, suivi, autant soudainement, par un autre raccourcissement de distance, introduit par un des moyens pour signaler le discours indirect libre, comme décrit plus haut. Cette oscillation de la distance paraît très forcée surtout parce qu’il y a des instants quand la structure hypotaxique risque de border à la synchise (laisser en suspens des constructions jusqu’à les rendre difficile à comprendre). Un exemple :
« Croiseurs terriens longilignes, frères du Longarm à la double proue menaçante, destroyers noviens, immenses pointes de titanium et de neutronium en forme de diamant dont chaque facette était bardée de canons à protons, cuirassés andosiens dont l’aspect svelte et effilé dissimulait une redoutable force de frappe, enfin vaisseaux amiraux ezéliens escortés de leurs chasseurs, tous appartenaient à la flotte de la Confédération des Planètes Unies. » (Ici il y a des sujets différents, énumérés, qui sont décrits davantage par des parenthèses et ainsi fortement éloignés du prédicat de la phrase, appartenir.) 

Je conclue en mettant l’accent sur le potentiel des moyens narratifs pour soutenir la caractérisation des personnages. Alan Spade, comme j’espère de l’avoir démontré, montre sa conscience de ce potentiel en le déployant selon son intention d’écrivain du récit « Confrontation ».

Page Internet de Alan Spade
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