Du déjà vu improbable – “Alva & Eini” de Claire Billaud

Présentation par l’auteur

 Dans l’immensité d’une galaxie, la guerre ne connaît pas de frontières… L’amour non plus.
Pendant que le puissant Consortium Terrien mène une guerre qui semble sans fin contre des prédateurs humanoïdes nommés Soulsuckers, Alva et Eini, deux nomades, parcourent la galaxie. Que cherchent-ils ? Et qu’y a-t-il dans les yeux d’Eini pour qu’il les cache en permanence ?…
aivi

Chronique (une version fortement abrégée se trouve ici)

Certainement, l’originalité n’est pas un atout de ce roman. Ici, l’ennemi de la race humaine, ce sont les Soulsuckers : un mélange tout simple entre les Borgs de StarTrek, avec leurs reines et l’esprit collectif, et les Wraith de Stargate Atlantis, qui se nourrissent de l’énergie vitale des hommes et peuvent aussi redonner cette énergie.  

 Le récit se poursuivit aussi de façon stéréotypée par événements et scènes tirés du stock commun des séries télé Sci-fi. Dans « Alva & Eini », en l’assemblage de ces pastiches narratives manque le soin pour aboutir au déroulement congruent d’une histoire. Au contraire, le lecteur sent partout la présence de l’auteur, qui insère des sauts et virements inexplicables et échafaude ainsi le construit artificiel d’une histoire.

 Comme l’auteur la fait remarquer Alva lors de la deuxième apparition inattendue de Dexter : « Une fois c’est un hasard, deux fois c’est une coïncidence, au-delà c’est un complot. » Dans tout ce roman, il y a du complot, concerté par l’auteur même. Ses interventions se font lourdement sentir par un amas d’hasards.
L’auteur ne fait pas l’effort de construire un plot vraisemblable dans les limites de la logique de son univers, mais il monte un complot : le lecteur, désabusé, n’a plus le sentiment de participer à une histoire, mais d’assister à une série d’interventions assez crues que l’auteur faites dans son récit. On se laisse entraîner par un plot, pas par un complot. On s’identifie avec les personnages d’une histoire, pas avec des marionnettes qu’on voit danser de leurs fils.

 Tâche peu gratifiante d’énumérer tous les événements incompréhensibles. Donc la liste se limitera a quelques exemples.
Quinze ans les deux voyageurs Alva et Eini se trouvent à la recherche de Sven. Tout à coup, ils tombent sur une piste, des plus improbables qu’un auteur puisse semer. C’est un chamane qui emmène Eini dans sa tente, fait brûler des herbes et laisse Eini voir, en transe, où se trouve leur vieux compagnon. Malgré que le lecteur compréhensif n’ignore pas qu’il faut à l’auteur un moyen quelconque pour rassembler les trois nomades de nouveau, c’est décevant qu’elle ait choisi un tel mécanisme : un peu de la magie inexpliquée, et voilà que l’auteur peut se dispenser d’élaborer un plot vraisemblable.
Sur la prochaine planète où ils font escalade, Eini a le coup de foudre pour une esclave inconnue, et elle, bien sûr, aussi pour lui (malgré de courte durée). Pas surprenant que la dite esclave soit en réalité la princesse d’un royaume. Pas surprenant non plus que plus tard, dans un autre coin de l’univers, ils se rencontrent à nouveau. Comment elle est petite, cette galaxie. D’ailleurs, l’auteur montre une grande désinvolture affichant les improbabilités de son propre histoire : «  … dans l’immensité des espaces interstellaires, il était rare que deux vaisseaux se retrouvent au même endroit au même moment …  » Infiniment plus improbable encore que dans ces deux vaisseaux se trouvent deux gens qui ont déjà croisés chemin ailleurs et, en plus, qui sont tombés amoureux l’un de l’autre. Néanmoins, c’est exactement cela qui arrive.
Sur la planète où Alva et Eini détectent le vaisseau de Sven, le hasard – ou disons, le complot de l’auteur – veut qu’ils trouvent aussi un autre vaisseau Soulsucker. Ceci, hasard encore, est habité par un scientifique fou qui fait des expériences, probablement uniques dans l’univers, qui sont en relation directe avec l’état d’Eini.
Dans le même décor : Sven et Eini qui, en dépit de leurs sens extraordinaires, se laissent surprendre par une fille apparaissant du néant et disparaissant en air ; Eini se laissant assommé par elle, malgré ses forces. Sven qui ne vit rien, comme aveugle.
Un agent du Consortium, qui explore la présence Soulsucker sur une planète et y subit l’influence nuisible de leur télépathie. Un peu plus tard, pourtant, il est hors d’atteinte de cette même influence grâce aux drogues immunisantes qu’il avait traînées tout ce temps dans sa poche. Le voilà passager clandestin sur un vaisseau Soulsucker, indétectable à la télépathie grâce aux drogues. Évidemment, l’auteur a dû inventer ces drogues sur-le-champ, nécessitant une explication pourquoi la présence de l’agent sur le vaisseau n’est pas remarquée.
D’ailleurs, le rebondissement le plus invraisemblable est, par loin, le dénouement du récit ; en plus qu’il est aussi le plus ennuyeux. 

 À part les hasards foisonnants, les interférences de l’auteur se rendent aussi sensibles par la superficialité des caractères. Pourtant, le narrateur fait usage abondant du discours indirect libre. C’est-à-dire, les pensées d’un personnage sont relatées sans que ce soit clairement démarqué dans le syntaxe, qui se rapproche au discours du narrateur : « Sven se demanda ce qui pouvait bien amener un mercenaire sur une petite planète éloignée comme Seene. Venait-il pour le mystérieux occupant du vaisseau-base ? Ou suivait-il Alva et Eini ? Ou peut-être le suivait-il, lui… » Seulement, dans ce livre, presque toujours le style indirect libre ne familiarise pas le lecteur avec l’intérieur des caractères, mais est un moyen de plus par lequel l’auteur marque sa présence. Ce qui ressort dans les passages de style indirect libre n’est rien que le narrateur n’aurait pu aussi énoncer de sa propre voix ; ce n’est rien de vraiment intime, mais une tentative d’augmenter la tension du récit. Ainsi, le narrateur usurpe les pensées même des personnages de l’histoire. Discours d’un personnage et discours du narrateur se confondent davantage par leur rapprochement dans le texte ; ainsi, un paragraphe avant la phrase citée en-haut, le narrateur explique au lecteur : « La télépathie permettait aux Soulsuckers de lire les intentions de leurs proies dans leurs pensées … »
Voici un autre exemple qui éclaire la dernière remarque : « Elle s’empara de son pistolet en essayant de garder son calme. Le Cœur en Exil n’avait qu’une porte, et c’était probablement par celle-là que les nouveaux venus allaient essayer d’entrer. Et ils allaient être bien reçus. » Ici le lecteur hésite un moment. Se trouve mêlées dans ce passage les pensées d’Alva ou est-ce que c’est le narrateur seul qui se fait entendre ? En vérité, peu importe. Les deux possibilités sont viables, parce qu’il n’y a rien d’intime dans ce discours. En plus, l’information qu’il donne est superflue. S’il n’y a qu’une seule porte, par où vont-ils entrer autrement, sinon par cette porte ?
Si le narrateur n’hésite pas de s’approprier du style indirect libre, il n’a pas de réticences non plus pour le style indirect (qui met l’énoncé du personnage dans une phrase indirecte, introduite par ‘que’). Un exemple : « Le pilote alluma sa radio. Le vide spatial absorbait les sons mais il savait que les ondes radio subspatiales transporteraient son message à ses destinataires …  » Bien sûr qu’il le savait, c’est comme ça que fonctionne un radio émetteur ; et bien sûr qu’il ne le pensait, contrairement à ce qui est écrit ici. Comme pilote éprouvé il ne pense pas aux détails techniques de ses appareils en les maniant. Non, dans cette phrase c’est le narrateur qui camouflage sa propre voix comme les pensées d’un personnage, pour expliquer au lecteur, comme s’il en avait besoin, qu’un radio ne transmette pas de sons acoustiques, mais des ondes.

 La superfluité et le redoublement des explications serait autre défaut à signaler, mais ne sera pas approfondi ici ; du même que quelques petites inconsistances (Alva tout d’un coup déconcertée : « Quel humain pouvait se promener seul ici, sur la planète des Soulsuckers …  » malgré qu’elle y avait déjà vu d’autres avant etc.). Soit aussi pas davantage traité des maintes longueurs dans le récit, qui, du reste, résultent en partie de ce qui a déjà été signalé comme négatif, voir le bavardage subreptice du narrateur à travers les personnages et l’inutilité des explications.

 En somme, il y a un mélange des idées sci-fi populaires, un rythme du récit particulièrement en décroissance à partir de la moitié du livre, une fin insatisfaisante, des caractères unidimensionnels, et le tout mis en scène par un narrateur qui étouffe le développement d’une histoire entraînante par ses interventions oppressantes. Il y a mieux sur le marché.

Évaluation : 2 de 5 étoiles

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