Le virtuel imposant – « Ber\in » de Boris Bouscayrol

Présentation par la maison d’édition de « Ber\in. La rencontre des frères humains »

Une histoire de frontière, d’identité et d’étrangeté où la réalité se balance sur l’arrête d’un mur.

Dominée par La Source, un jeu vidéo dans lequel un univers préhistorique réunit Cromans et Neanders, Ber\in fête le solstice d’hiver. Mais lorsque ses créateurs annoncent l’arrêt du jeu publiquement, les frontières entre le virtuel et le réel se brouillent peu a peu… L’inquiétude s’empare des noctambules, la nuit change de texture. Dans l’obscurité nouvelle, soufflent les fantômes de Ber\in.

Du haut de la montagne du diable, des punks venus de toute l’Europe, observent Ber\in s’agiter. Ils attendent leur heure, ils entreront bientôt, eux aussi, dans la danse.
berlin

Chronique

J’étais absorbé par ce livre dès le premier chapitre.
Alice, qui vient juste d’être affectée à la police ber\inoise, assiste à la grande soirée de fête de nouvel an, organisée par l’équipe des concepteurs du jeu vidéo « La Source ». Le jeu a gagné une popularité extraordinaire parmi tous les joueurs du monde, et surtout parmi ceux vivant à Ber\in. Alice suit un ordre ; elle y a été envoyée par son chef, qui surveille avec méfiance toutes les manifestations publiques des concepteurs de « La Source », surtout ces fêtes du soir de nouvel an qui dernièrement ont tourné en un désastre : un flot de jeunes gens inonde les rues de Ber\in pour y décharger leur frustration. Alice n’est point habituée à la vie mondaine qui va l’entourer dans le hôtel où elle se rend, et ce premier chapitre permet au lecteur de s’introduire dans le monde de Ber\in à travers sa perspective : sa préoccupation de ne pas apparaître à la hauteur du monde des vedettes ; comment ensuite elle dévisage tour à tour les concepteurs de « La Source » ; comment sur l’écran énorme dans le hall de l’hôtel lui est offert une plongée dans l’esthétique du jeu ; et, enfin, comment l’annonce des concepteurs soulève l’assemblée et déclenche les premières émeutes de grande envergure à Ber\in.   

Ainsi le premier chapitre joint une introduction à la plupart des caractères principaux au contact avec le monde du jeu vidéo et ses répercussions sur la vie de Ber\in. Aussi le motif central de tous les événements qui succèdent à la suite, l’annonce des concepteurs, est donné. Déjà après avoir lu ce premier chapitre, j’étais ébloui par comment était bien montée l’action. En plus, la problématique des plusieurs plans de réalité et de leur entrecroisement est déjà vivement présente.

La même nuit, un des créateurs principaux de « La Source » est assassiné. Les joueurs n’ont-ils pas pu géré l’annonce et ont-ils ainsi commencé leur vengeance ? « La Source » n’est pas un jeu comme les autres, et dans la dernière partie de ce roman tripartite les raisons pour cet effet singulier sur les âmes des joueurs sont prudemment expliquées ; avant tout c’est l’esthétique du jeu, y inclus la géographie, qui le lie plus étroitement à la réalité qu’aucun autre monde virtuel. En outre, les déclassés de la société y vivent la revendication de leurs espérances échouées, parce que le thème du jeu est le thème de leur vie. Situé dans le temps paléolithique, « La Source » raconte la rencontre entre le Homo Sapiens et le Néandertalien. Ce sont les jeunes ressortis de la tradition du milieu punk de Ber\in qui s’identifient aux Néandertaliens et cherchent de réécrire l’Histoire dans le temps d’aujourd’hui avec la révolte organisée contre l’œuvre de l’Homo Sapiens, le système bourgeois-capitaliste. Leurs avancements dans le monde de « La Source » basculent la réalité à Ber\in.

Il y a deux possibilités pour analyser l’organisation des niveaux de réalité dans le roman.
Premièrement, on peut supposer un unique univers spatio-temporel, une seule diégèse qui se repartit dans une conception multi-mondiale : les mondes de Ber\in et de « La Source ».
Deuxièmement, on peut mettre l’accent sur l’autonomie spatio-temporelle de « La Source » et concevoir deux plans diégétiques, l'(intra-)diégèse de Ber\in et la meta-diégèse de « La Source ». L’ultime, à proprement parler, ne s’ouvrira au lecteur que dans la troisième partie du livre. Mais même avant elle est toujours présente, elle s’immisce à chaque instant dans l’intra-diégèse, en sorte que les lignes de démarcation entre les deux univers se brouillent. Quand finalement le lecteur entre dans « La Source », ce n’est point un moment culminant, parce qu’il sent que, d’un pied, il y a toujours été pendant les deux parties précédentes, tant unie est l’action sur le niveau intra-diégétique au progrès de la confrontation entre les deux espèces dans le jeu. Bien sûr, cet enchevêtrement des mondes réel et virtuel n’est rien de nouveau, mais l’auteur y apporte une idée productive : l’intersection premièrement à temps décalé, et à la fin à temps réel, de la géographie de « La Source » avec la topographie urbaine de Ber\in.

Mais dans le dernier chapitre le lecteur apprend qu’à ce schème binaire s’ajoute un troisième plan qui réinterprète profondément la portée sur la réalité des deux autres ; au-dessus du niveau intra-diégétique se plante un autre, a toujours été là, sans que le lecteur s’en aperçoive ; la révélation est époustouflante, malgré qu’elle se limite à une seule phrase sans éclat : « Ber\in n’est pas Berlin. »

Cette phrase aussi permet au lecteur de mettre finalement dans sa juste perspective ce qui, avant, lui avaient paru des slogans vieillis contre l’oppression par les bien-pensants. Aussi le lecteur ne savait pas trop quel sens donné à la récapitulation du développement du milieu des punks et des teufeurs en Europe, en général, et à Berlin, en particulier. À ces sources de « La Source » remonte la troisième partie du livre et le lecteur qui n’a aucun intérêt pour l’histoire punk peut être vite lassé des descriptions de ce passé, surtout quand ils sont liées à un caractère (Keith) qui ne revêt plus autre fonction dans le livre et disparaît ensuite du tableau ; aussi les analèpses à l’adolescence des concepteurs de « La Source » ne servent pas toujours à éclaircir la conception de celle-ci, mais s’achèvent plutôt par des digressions superflues.
Autres scènes étirent en large l’histoire, sans apporter rien à son déploiement ultérieur. Par exemple, Carl Gathmann découvre le double virtuel de son ancienne amante dans l’ordinateur privé d’un ancien ami. Il en tire les conclusions naturelles, mais elles sont fausses en quant au temps présent. C’est-à-dire, s’il n’avait pas du tout découvert ce double, rien aurait été changé, le lecteur ne saurait rien moins d’important.
Autre point de critique est que l’identité de l’instigateur des émeutes paraît distribuée aléatoirement par l’auteur au caractère en question. Avant dans le livre les indices ont toujours pointé dans une autre direction. On sent que l’auteur, par un coup final, veut déjouer les suppositions du lecteur, suppositions que toutefois il a pris son temps de nourrir. C’est un recours habituel, pour introduire un ultime élément de surprise : déverser à la fin la responsabilité de l’action principale sur un caractère que jusqu’à-là à plutôt resté à l’écart. Ce mécanisme s’utilise souvent dans les polars à deux sous. En plus, on peut tout à fait dispenser de ce moment de surprise factice, il est de toute façon anéanti par la révélation finale de la super-position d’un autre univers spatio-temporel, un autre plan diégétique : Berlin n’est pas Ber\in.

J’ai dit que le lecteur peut s’arranger avec le sujet punk même si celui ne l’enthousiasme guère, parce qu’il se rend compte que « La rencontre des frères humains », la rencontre entre le Homo Sapiens et le Néandertalien, n’est que le titre sur un box de jeu vidéo, n’est que le sujet d’un jeu vidéo, et pour sujet il aurait pu avoir mille autres, ce n’est pas d’importance préliminaire. Ce qui l’est, c’est l’entrecroisement des niveaux de réalité que ce livre explore merveilleusement à travers l’intersection des niveaux diégétiques. À part de quelques passages traînants, l’action est toujours fraîche et vibrante, avec des changements de perspective rapides. S’ajoute à cela une écriture claire parsemée d’élancements poétiques, « Ber\in » démontre une composition soignée et offre une expérience de lecture fulgurante. Depuis longtemps je ne me suis plus senti tant immergé dans un livre.

Évaluation : 5 de 5 étoiles

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