Des frontières ontologiques instables – « Les Rêves de la Mer » de Élisabeth Vornarburg

Présentation par l’éditeur

Eïlai Liannon Klaïdaru était encore enfant lorsqu’elle a « rêvé » pour la première fois des Étrangers. Elle ne se doutait pas alors qu’ils changeraient le destin de sa planète, Tyranaël.
La Terre surpeuplée va enfin essaimer : Virginia, dans la constellation de l’Aigle, est ouverte à la colonisation. Mais qui sont les constructeurs des singulières villes qui la parsèment ? Et pourquoi ont-ils disparu ?
Au soir de sa vie, Eïlai a rassemblé toutes les plaques mémorielles racontant la dramatique arrivée des Étrangers. Hélas, aucune ne dit clairement dans combien de temps elle aura lieu.
Et voilà le Nostros qui se place en orbite, et le premier drame : qu’est-ce que cette « Mer » qui, surgie de nulle part, annihile toute énergie dès qu’on l’approche… et toute vie à son contact ?
Les Rêves de la Mer : le début d’une saga grandiose, celle de Tyranaël !

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Chronique

Eïlai rêve des Étrangers qui un jour vont arriver sur sa planète Tyranaël pour la coloniser. Ces Étrangers ne sont pas tant étrangers au lecteur, parce qu’ils sont les habitants de la Terre dans un futur de vingt-deuxième siècle. La première mission de colonisation échoue contre un phénomène mystérieux, la Mer – pas l’océan, comme le croit le petit Timmi avec lequel Eïlai commence sa série des rêves, mais une masse bleue en-dessus de l’océan même et qui dissout la matière organique – ou qui la fait disparaître dans un autre espace ? Et où sont partis les Anciens qui avaient vécu sur cette planète rien que trois cent ans avant ? Eïlai rêve des péripéties de la colonisation à travers des Étrangers individuels. Seulement, ces rêves, décrivent-ils vraiment ce qui va arriver ou sont-ils seulement des chimères ?

Voilà les bases au début d’une saga en cinq tomes, dont le premier « Les Rêves de la Mer » sait intriguer le lecteur tout le long de la riche colorisation d’un double univers : d’une part, Tyranaël dans le présent de la narratrice Eïlai, et, d’autre part, la Terre du futur ainsi que Tyranaël découvert et approprié par les Terriens, avec leur perspective des Terriens. Pour le général, il faut le souligner de prime abord, le livre crée une tension entraînante qui attache le lecteur et le mène à vive allure jusqu’à la fin.

Il y a pourtant un passage d’assez longue durée où la tension fléchit sensiblement : l’histoire d’Asselrod, un indigène de Tyranaël, avant l’arrivée des Étrangers. Il est destiné à un apprentissage dans le temple grâce à son don spécial de hékel. Les hékel revêtent des rôles diverses dans leur civilisation. Ils ont l’obligation de venir en aide à tous les gens dans le besoin, ils sont aussi des sages qui influencent sur le gouvernement des peuples et, finalement, quelque-uns entre eux ont une relation privilégiée avec la Mer.
Je me suis demandé pourquoi ce passage dans le livre m’a intéressé si peu, je me suis demandé ce qui le distinguait des autres parties du livre. Je suis arrivé à deux conclusions possibles.
Premièrement, l’histoire d’Asselrod est raconté dans un temps narratif sommaire. Ordinairement, dans le roman, les Rêves d’Eïlai sont des scènes, donc limitées à des points sur l’axe chronologique. Une épisode dans la vie d’un personnage est racontée par une succession des scènes, qui sont interrompues par des autres, appartenant à la vie d’un autre personnage. Cela, bien sûr, produit un effet cliffhanger. Mais aussi si ce n’est pas le cas, s’il y a une succession ininterrompues des scènes centrées sur un même personnage, les scènes restent bien des scènes. Ainsi il y a un décalage de temps entre eux, une lacune qui n’est pas recouvert par un récit sommaire. En plus, une telle série ininterrompue des scènes est déterminée par un événement temporel singulier ; c’est le cas dans le récit de l’exploration, par Tige et les deux archéologues, de la Cité en spirale des Anciens. L’exploration ne se passe qu’une fois et elle ne dure que quelques semaines. Mais dans l’histoire d’Asselrod, l’espace temporel s’étend depuis sa vie à la maison, son voyage au temple et la reconnaissance de ses facultés, jusqu’à une partie importante de sa formation au temple. Évidemment ici une représentation scénique ne peut pas contenir une pareille durée de l’histoire ; le sommaire est nécessaire, même si des scènes y sont intercalées. Mais ‘sommaire’ est forcément un terme qui dépasse l’ordre strictement temporel et déteint sur des autres modalités du récit. Le décor, l’atmosphère et surtout la caractérisation des personnages sont relégués au second rang dans un sommaire. Il se trouve réduit ce qui maintient en éveil l’intérêt du lecteur. Le sommaire peut quand même être entraînant si les événements qu’il raconte sommairement suscitent de la tension. Mais ce n’est pas le cas dans l’histoire d’Asselrod – ce qui m’amène à décrire la deuxième raison pourquoi elle paraît si blafarde.

Lotmann a défini que dans chaque narration avec un ‘sujet’ une frontière est marquée entre deux espaces topologiquement différents. Il est raconté le franchissement de cette frontière par le héros ainsi que l’investissement sémantique du franchissement, en sorte que cet acte obtienne une signification déterminante. Presque chaque épisode dans le roman, repartie entre scènes, raconte le franchissement d’une frontière. Timmi qui voyage dans l’espace, les Terriens découvrant un autre monde, la Mer et ce que signifie la transgression de sa barrière, Tige cherchant une nouvelle vie, fuyant les villes du Nord ; Tige explorant la Cité des Anciens avec Shandaar etc. etc.
L’entrée d’Asselrod dans le temple ne signifie pas un tel franchissement, puisque une fois entré, d’abord, rien ne change pour lui, pour autant qu’il y entre plutôt à contrecœur et n’est même pas sûr s’il pense rester. Son entrée dans le temple ne représente pas la traversée décisive d’une frontière. Au demeurant il est déjà parfaitement prévisible que son don va se manifester et qu’on va l’accueillir au temple – sinon, pourquoi aurait été décrit l’appréhension de ses parents devant ce jour de sélection et le voyage au temple ? Non, dans l’histoire d’Asselrod, il n’y a qu’un seul franchissement de frontière, même si le nouvel espace qui s’ouvre à lui n’est pas strictement matériel ; ça se passe dans la chambre où l’emmène le Communicateur avec la Mer. Mais dans ce cas-ci une scène prend le relais du récit sommaire.

La construction du roman repose sur la narration en scènes interrompues et sur le tracement des lignes de démarcation que les protagonistes dépassent pour atteindre leurs buts. L’histoire dépend si intimement de ces deux aspects narratifs qu’elle perd beaucoup de son intérêt une fois qu’un d’eux est écarté. Par exemple, il y a une scène quand Eïlai et des autres discutent des histoires mythologiques autour d’un feu dans la cheminée. Ici il y a aucune frontière qui démarque des limites à dépasser, mais au moins le récit est scénique, donc, avec un investissement assez grand des personnages pour inciter le lecteur à suivre la discussion. Mais elle reste quand même une des scènes les plus faibles du roman, parce qu’il y manquent les deux espaces topologiquement différents, la barrière entre eux et la tentative de la surpasser.

La construction du roman est ingénieuse. Il paraît qu’il n’aurait pas pu être construit autrement sans tomber en échec. Pourtant, ce roman est une réussite brillante, malgré que son histoire devienne, sur le plan de l’écriture, une entreprise risquée. L’ontologie d’un monde définit ce qui est possible, probable et nécessaire dans lui, et l’histoire de « Rêves de la Mer » traite d’un monde qui se révèle instable. Il l’est pour autant que son avenir est anticipé et que cette anticipation peut être vrai dans la même mesure qu’il est possible qu’elle ne le soit pas. Par exemple, Eïlai rêve des gens qui vont habiter la maison où elle habite à présent et qui, en touchant aux plaques mémorielles, auront accès aux scènes de sa vie à elle, sauront qui elle était. Eïlai se réjouit de voir ainsi ancré l’ontologie des rêves dans le monde réel, son monde à elle, ce qui permet à son monde de regagner une stabilité ontologique. Mais le soulagement est de courte durée, parce qu’elle s’aperçoit que l’Eïlai que les habitants futurs de la maison voient n’est pas tout à fait elle. Donc, se traite-il d’une idiosyncrasie de perspective revenant à celui qui a greffé ses mémoires d’Eïlai sur les plaques, ou est-ce que les rêves d’Eïlai lui parviennent d’un monde différent, où elle était une autre personne ?
Bien sûr, pour Eïlai il ne peut pas avoir d’autre réalité que son propre monde. Puisque elle est la narratrice du roman, c’est aussi le monde que le lecteur reconnaît comme réel. Pourtant les Étrangers existent vraiment, on les a retrouvés dans le cosmos après qu’Eïlai avait rêvé d’eux. Donc, vont ils vraiment venir coloniser leur planète, comme les rêveurs à la suite d’Eïlai l’annoncent aussi ? Force est que le lecteur subisse l’incertitude ontologique, mais il le fera de bon gré, parce qu’elle est si séduisante, cette énigme fondamentale : l’histoire est-elle quelque chose, est-elle réelle, ou est-elle rien, c’est-à-dire, n’est-elle autre chose que l’illusion collective des rêveurs ?

La Rêveuse Eïlai collectionne ses rêves et ceux des autres dans cette histoire et cherche à leur donner un certain ordre. L’assortiment des scènes dans le livre représente son travail et elle, la narratrice, introduit dans l’emplacement temporel des scènes et les met en relation avec sa propre vie, l’ancrage dans l’univers réel. Elle ne peut pas se fier de ces rêves, pas de ceux des autres, mais de siens non plus, et le lecteur autant moins parce qu’elle avoue même d’exercer son talent imaginatif sur eux « pour satisfaire à la logique ou à l’affectivité ». La narratrice-rêveuse, dans ce sens-ci, est aussi écrivaine, un fait qui augmente l’incertitude quant au statut ontologique des rêves.
Vanderburg plonge le lecteur dans cette incertitude ; elle ne le trompe pas, mais elle ne le confirme pas non plus dans les suppositions qu’il pourrait entretenir.

« Les Rêves de la Mer »  démontre exemplairement que l’ontologie du monde raconté garde une relation étroite avec la structure de la narration. Ici l’instabilité ontologique déverse sur l’arrangement de l’histoire par l’assortiment des scènes, qui parfois apparaissent de façon brute dans le texte, tel comme la rêveuse elle-même aurait pu les voir pour la première fois. Donc, souvent des parties de scènes sont guère intelligibles pour le lecteur et ne s’éclaircissent que plus en avance, quand des autres scènes, des autres bouts d’un rêve d’Eïlai, rapportent les informations qui ont manquées à la pleine compréhension. De ce procédé narratif, justifié par le contenu, il résulte pourtant que le livre tient de prime abord un aspect décousu. Il m’a été nécessaire de revenir sur certains passages qui m’avaient laissé confondu quand je les avais lus pour la première fois. Certaines constructions narratives exigent certaines caractéristiques du produit physique du livre. Ainsi je conseille vivement au lecteur soit d’acheter la version papier du livre, soit de seulement acheter la version numérique s’il dispose d’une liseuse qui lui permette de sauter rapidement et commodément dans un livre, de le feuilleter. À moins que les capacités de mémoire et de compréhension du lecteur ne dépassent ceux de l’écrivain de cette critique, il aura aussi besoin de revisiter quelques passages pour garder une vue d’ensemble de l’histoire.

J’ai parlé de l’aspect décousu de la narration, mais c’est un aspect qui n’est pas seulement justifié par l’histoire, elle le réclame même dans le but de mettre en équivalence l’histoire et la présentation narrative de l’histoire. Cette présentation en scènes parfois isolées, autre fois brièvement reliées par la narratrice, est aussi exigée par la sous-structure sémantique de l’histoire : le franchissement des frontières. Mais ces traversées multiples des barrières, ces accès à des nouveaux espaces, remontent à une traversée initiale et chaque fois renouvelée. Elle n’est pas topographique, mais contient, comprimé, un surinvestissement symbolique : la traversée de la frontière entre ce qui est, le réel, et le possible, le rêve – l’alternance entre l’état de veille et le royaume du sommeil, de la transe.

Donc, le roman se maintient vertigineusement sur une construction de deux piliers, l’instabilité ontologique et les limites surpassées. C’est un plan de construction audacieux. En « Les Rêves de la Mer » il a abouti à une réussite d’architecture narrative parce que l’auteur a poursuivi conséquemment d’évoquer une apparence d’incohérence à partir d’une structure pourtant cohérente – apparence principalement évoquée par la narration en fragments et le futur spéculatif. Seulement quand Vonaburg a dérogé d’un des principes architecturaux la construction s’affaisse, la tension relâche, le lecteur doit patienter que les piliers soient dressés à nouveau pour que son intérêt dans l’histoire reprenne. Malheureusement ces dérogations occupent une partie assez considérable pour me dissuader de donner à ce roman à la fois originel et accompli la meilleure notation de cinq étoiles qu’il aurait pleinement méritée.

Évaluation : 4 de 5 étoiles

 

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