Semi-sérieux – « La Saga de Oap Täo » de Jean-Marc Ligny

Présentation par la maison d’édition

Oap Täo, baroudeur de l’espace, va de mission en mission avec son vaisseau spatial, transportant des cargaisons pas toujours légales, se frottant aux autorités et se mettant dans des situations périlleuses. Personnage haut en couleur, plein d’un bagout délicieux, il revient entre deux voyages se poser quelques jours dans un bar de sa connaissance, perdu au fin fond de l’espace. Là l’attendent à sa grande surprise deux étudiants qui veulent faire un mémoire sur lui. L’âge avançant, il accepte de leur raconter son histoire.
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Chronique

Oap Täo raconte une épisode décisive de sa vie à deux étudiants. Il lui a été offert une grosse somme par un magazine s’il racontait ses aventures. Opa Täo, n’ayant pas encore réagi à l’offre, flaire l’opportunité de gagner gros. Sûr de l’intérêt que ses aventures vont exciter dans le public, il profite du moment et propose aux étudiants une participation généreuse aux bénéfices d’une publication, s’ils font le travail de la transcription et rédaction. Les étudiants, écartant leur intention de rédaction de mémoire pour l’uni, sautent sur l’occasion. Et le lecteur est dès l’abord informé que la publication des mémoires de Opa Täo prouvait un grand succès financier autant pour le vieux contrebandier que pour les deux jeunes.

Par une série de circonstances plus ou moins aléatoires, Opa Täo, âgé de vingt-trois ans, se retrouve en compagnie d’un droïde qui est censé cacher dans son cerveau mi-machine, mi-biologique le secret du lieu de croissance de la Fleur, une drogue néfaste et populaire dont le commerce, évidemment, est extrêmement lucratif. Opa Täo est captivé par un pourvoyeur de haute gamme et il lui est seulement rendu la vie et la liberté à condition qu’il apporte cinq tonnes de la Fleur dans un court délai. Il paraît que le droïde ait complètement perdu sa mémoire et que seul Opa Täo soit capable de ressusciter l’information vitale du lieu d’origine de la Fleur des nerves mi-mécaniques du droïde, par un mot-clé ou autre procédure encore ignorée.

Dans un premier temps sont décrites les tentatives infructueuses de Opa Täo d’échapper à la portée du pourvoyeur et son réseau, ce qu’il n’arrive pas à faire. Ceci est définitivement la partie la plus divertissante du livre, pleine de rebondissements surprenantes et aussi amusantes, sans toutefois que le lecteur reste incrédule. Par exemple, avant leur rencontre mystérieuse, Opa Täo ne connaissait pas du tout le droïde, mais la déclaration assez bizarre qu’il serait le seul à pouvoir lui extraire les coordonnés du planète de la Fleur est ingénieusement expliquée par une ruse du droïde même.

Il y aura des autres révélations auxquelles le lecteur ne s’est pas attendues, mais qui encadrent bien dans la structure du plot et procurent au lecteur des moments agréables d’émerveillement – par exemple, lorsqu’il apprend plus sur la vraie identité de Tray, qui d’abord paraît une machine vouée aux services du dealer.

S’il y a du Deus ex machina, c’est l’apparition récurrente de Bérénice, hologramme parfaite dont Opa Täo ignore la cause, ni sait non plus si elle correspond à une personne réelle. Bérénice lui donne des indications précieuses pour qu’il puisse trouver l’endroit où pousse la Fleur. Ces moments, quand elle révèle des informations incontournables pour faire avancer l’histoire, sont les plus faibles du roman. Il aurait été beaucoup plus réaliste que Opa Töa découvre ces informations grâce aux enchaînements des événements au lieu par l’apparition de son rêve de femme. Autant que ces informations lui souffle le vide de l’espace : Deus ex machina.
Pourtant ce livre n’est pas du tout une caricature de la littérature fantaisiste. En témoigne, entre autres choses, l’appendice. L’appendice apporte maintes informations complètement hors de l’intérêt du lecteur ordinaire, comme pour chaque planète dans l’histoire les données sur révolution, rotation, diamètre, gravité, atmosphère, sol, formes de vie… Ou l’information que Gitane-Titane, une danseuse seulement mentionnée deux fois dans le texte, « refusa toujours le gène antiveillissement » et « lança une mode de vêtements luminescents ». Depuis Balzac il compte pour un des signes centraux du réalisme littéraire fournir des détails qui n’apportent rien au développement de l’histoire, mais servent juste à illustrer que ‘les choses se sont vraiment passées ainsi, on était là, on a vu’ etc. Mais à côté de l’appendice et des descriptions saturées de Opa Täo, et contraire à leur esprit réaliste, il y a des pivotements de l’histoire assez incroyables et qui relèvent plutôt de la caricature sci-fi que de la sci-fi. Ici j’évoque seulement la tempête dans laquelle Zag-O et Opa Täo tombent sur Terre, comme si aux spécialistes du GRIS aurait pu échapper un fait si évident que la météo… Les éparses commentaires auto-réflexives du contrebandier sur une succession hallucinante des événements soulignent plutôt leur peu de crédibilité que de l’affaiblir. « Comme dans mon rêve… Je ne parvenais pas à y croire. » « Une telle coïncidence, ça n’existe que dans les sensos bas de gamme. »

Un point fort du livre est sans doute le langage. La voix directe du discours oral de Opa Täo se fait sans cesse entendre. Parfois il se dirige aux étudiants ou il se corrige lui-même (« Empressés n’est pas le mot… »), mais c’est surtout par le foisonnement d’expressions familières que le lecteur reconnaît le vif investissement, du côté du narrateur, du discours oral: pourliche, gourer, écrabouiller, cocotter, malabar, galérer, poireauter, zigouiller, gigoter, roublardise… Dans le texte il éclate un vrai artifice du langage familier, mais sur le fond d’une profusion des descriptions (« On a marché, trempés, gelés, maussades, anxieux… ») et parsemés par des élancements poétiques (« Je voyais couler les glaciers au creux de la nuit viride … se flétrir les arbres sous l’âpreté des vents de l’aube… »). En somme, en lisant le roman on flotte sur une vrai poétique du langage familier, rapide et souvent allègre, et à vrai dire parfois si élaborée qu’on ne pourrait plus croire à la transcription d’un discours oral, mais le roman ne prétend point de l’offre en pure, parce qu’une des conditions de travail que le contrebandier soumette aux étudiants est celle-ci : « Et vous saurez retranscrire mon baratin dans le style actuel. » Ainsi, un style épuré, et un débit à l’original sans doute assez argotique, se mêlent et se renforcent mutuellement pour lancer le lecteur sur les voiles de ce langage entraînant à travers l’aventure de Opa Täo.

Et si la coque ne serait pas ballottée à des moments forts ennuyants par des virements étranges, sans doute cette critique du livre pourrait mieux refléter sa valeur inhérente. Tant qu’elle est, l’indécision, ou soit l’ambiguïté voulue en quant au niveau du réalisme de l’histoire, sape la force de la richesse d’idées qui crépite en elle.

Évaluation : 3 de 5 étoiles

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