La joie d’un film – “A bout de souffle” de Jean-Luc Godard

[Ceci n’est pas, à proprement parler, une critique/chronique, mais un devoir que je devais rendre pour un cours, et pendant la rédaction duquel je me suis laissé emporter par le sujet en sorte que j’ai écrit tant que je me suis décidé de le mettre sur mon blog ; de toute manière, dans ma réponse à la question se reflète assez ma perspective sur le film ; du reste, il se traite d’un commentaire sur un petit extrait d’une critique, dont je ne connaissais que cette phrase.]
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« Aujourd’hui, [45 ans plus tard], A bout de souffle n’est pas un monument de l’histoire du cinéma, des arts, des mentalités, de la civilisation et tutti quanti. C’est un film. Le mot qui vient à l’esprit, en le revoyant, est : la joie. » (Jean-Michel Frodon, Le Monde, 22 mai 2004)

Selon vous, ce film a-t-il quelque chose de particulier ou bien n’est-il « qu’un film » ? Argumentez votre réponse.

Tout d’abord, il me paraît certain que, en remarquant que « A bout de souffle » n’est qu’un film, le critique, John-Michel Frodon, est loin de vouloir dire que ce film n’a rien de particulier. Et, en effet, dans la citation il ne dit rien de tel. Par ce qu’il dit, j’entends qu’il pense qu’on porterait préjudice au film, et à sa particularité même, si on se refusait par des filtres théoriques à l’immédiateté des impressions d’un visionnage tout simple du film.

Du reste, il est tout à fait vrai qu’ « A bout du souffle » ne peut pas être un monument du cinéma, au moins si on entend par là que le film aurait introduit une technique de filmer révolutionnaire pour ce média. Car, d’un point de vue superficiel, l’esthétique que Godard emploie ressemble à s’y méprendre à celle des grands films américains des années 30 et 40. Ce qui parut bien révolutionnaire au cinéma français avec ses décors reconstitués, ses plans cohérents et sa caméra fixe pouvait déjà paraître suranné dans la perspective du développement du cinéma américain à la fin des années 50. Mais ce qu’apporta Godard de nouveau, c’était un degré de réflexivité qu’on se méprendrait d’appeler un hommage, parce que c’est une réflexion tout à fait irrévérencieuse qui va à l’encontre de toute instauration de monuments auxquels il faudrait rendre hommage. En conséquence, on ferait certes injustice à l’intention du film si on voulait l’ériger en monument culturel et ne s’en approcher qu’en l’analysant en tant que tel. Au contraire, avec « A bout de souffle », Godard se révoltait contre l’établissement des traditions restrictives par la vénération des monuments, et ce serait une ironie amère de vouloir transformer ce film en un de ces monuments culturels dont Godard cherchait à repousser la force d’attraction suffocante avec ce film même.

Il est vrai que Godard s’est mis l’objectif de refaire le cinéma français, mais son point de départ ne fut pas une théorie, sinon un geste, une prise de position : « La théorie que j’avais, c’était d’éviter les interdits. » Ainsi, c’est avec une gaieté farouche qu’il commettait tout le long du tournage ce qu’on considérait alors comme des fautes de style impardonnables dans le cinéma français.

Pourtant, les choix techniques qui ont été ressentis comme les plus innovateurs ne résultaient souvent pas de la préméditation, mais de la coïncidence de circonstances.

Par exemple, porter la caméra à la main, au premier abord ce ne fut pas un choix intentionnel. Ce fut l’exigence de rapidité qui se traduisait en des choix qui affectaient profondément l’esthétique du film. Le budget ne permettait à Godard qu’un tournage très rapide du film, ainsi il ne pouvait pas employer le matériel ordinaire, parce que son maniement aurait trop allongé le tournage. En plus, Godard écrivait les dialogues pour les scènes qu’on allait tourner de jour en jour, à une table de bistrot, et souvent soufflait les lignes aux acteurs pendant le tournage même. Ceci était possible parce que le tournage se faisait sans prise de son. Et comme le budget ne permettait pas de monter des décors de studio avec un éclairage artificiel, Godard choisit une pellicule très sensible seulement utilisée par des réalisateurs de documentaires. Godard en conçut l’idée d’utiliser cet habituel matériel du documentaire pour incorporer des éléments du documentaire dans son film. Alors il se remit complètement à l’éclairage naturel. Et si c’était faisable dans des scènes où les acteurs se rencontrent parmi les piétons anonymes de Paris, on cachait la caméra au public.

Après le travail de post-Synchronisation, Godard fit le montage de la première version du film, encore avec une forme narrative plus cohérente, et découvrit que le résultat était un film trop long, il fallait le couper. Godard choisit alors une narration plutôt elliptique qui cherchait à faire oublier au spectateur qu’une mise en scène avait eu lieu et rapprochait davantage le film du documentaire ; mais il exploita aussi les possibilités qu’il voyait s’ouvrir devant lui dans la postsynchronisation et l’imposition de la réduction du temps narré : il fabriqua des faux raccords.

De toute manière, Godard avoua franchement que le avait fini assez différemment de ce qu’il s’était imaginé. Au début, il planifia de réaliser un film de suspens dans la tradition américaine, mais au lieu d’un second Scarface, il se surprit lui-même en se trouvant en face d’un produit qui rappelait plutôt Alice au pays des merveilles.

Nonobstant cette déclaration, il est évident que Godard n’avait pas pu réellement vouloir procéder à un pastiche du film noir, mais au contraire à une réflexion sur ce genre, qui donne un résultat assez comique. Dans certaines scènes, il y a des emprunts qui rendent clairement hommage aux films américains, des citations, même des gestes d’acteurs célèbres (le pouce passé sur la lèvre, comme faisait Humphrey Bogart), mais ces emprunts se montrent toujours sous un aspect décalé.

C’est par le comique que Godard prend délibérément ses distances avec le genre noir. La façon dont Michel imite Bogart est exagérée ; des scènes qui dans un gangster-thriller auraient eu un effet angoissant, comme l’arrestation de monsieur Tolmatchoff par la police, paraissent ici assez ridicules ; l’espionnage des mouvements de Patricia par les deux policiers tire vers l’absurde ; pendant que le film noir faisait semblant de montrer des scènes qui évoquaient les heures de la nuit ou des lieux sombres, les scènes du film de Godard se déroulent principalement durant la journée, de sorte que la luminosité naturelle de quelques scènes se prêtent mal à l’assombrissement artificiel, avec des contrastes soulignés, qu’on aurait trouvé dans des scènes du même contenu dans le film noir…

Il en résulte que Godard ne voulait pas rendre hommage à un monument – le cinéma américain des années 30 et 40 dont il était un grand amateur – ni s’inventer son propre monument de style cinématographique à lui, mais il voulait faire un film vivant, vif, provocateur, libérateur, libéré des contraintes de la tradition du cinéma français. Octroyer à ce film une désignation telle que « un monument de l’histoire des mentalités » lui arrache le dard de cette vivacité provocatrice et le renvoie à un passé d’histoire de civilisation qu’on analyse avec l’impassibilité du regard académique. Au contraire, ce qui règne dans le film, c’est son allégresse créative, une ivresse de créativité déclenchée par le jeu d’improvisation. « A bout de souffle » rapporte bien une mentalité, un pressentiment de ce qui pourrait se passer, et de ce qui se passait réellement, quelques années plus tard avec le bouleversement culturel de 1968. Mais il faut vivre le film, se laisser imprégner par la joie de l’improvisation irrévérencieuse que Godard a su lui insuffler – il ne faut surtout pas s’en détacher avec de la nomenclature rétrospective (« un monument de l’histoire du cinéma »).

Donc, en fin de compte, je pense que le critique Jean-Michel Frodon ne pourrait dire plus vrai : il faut regarder « Au bout de souffle » comme un film, un simple film, c’est-à-dire : un film d’aujourd’hui – pour pouvoir ressentir ce qu’il comporte.

Ressources d’information utilisées :

http://www.slate.fr/story/23227/bout-de-souffle-un-film-francais

http://nezumi.dumousseau.free.fr/film/aboutdesouffle.htm

https://culturalzeitgeist.wordpress.com/2012/11/11/the-problem-of-genre-classification-in-a-bout-de-souffle-godard-1959/

http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%80_bout_de_souffle

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