Réussi et incontournable – « Le remplacement de l’imparfait du subjonctif » de Kirsten Jeppesen Kragh

Présentation par l’éditeur

In most registers of modern French, the imperfect subjunctive is replaced by the present subjunctive. However, empirical analyses indicate that the imperfect subjunctive is still found in narrative contexts in the literary language of authors advocating conservative French linguistic norms. A number of syntactic and lexical parameters appear to affect the choice between the two forms and reveal the importance of the constituent of the verb, simple or composed form, grammatical person, verb frequency, and circumstances triggering the subjunctive. This volume – which is entirely in French text – studies this development in the perspective of grammaticalisation. Due to a number of reanalyses, the temporal distinction in the subjunctive paradigm is replaced by a distinction between unaccomplished and accomplished, resulting in the establishment of a new paradigm.
remplacement subjonctif

Chronique

Kragh dresse l’état de la question du rôle de l’imparfait du subjonctif dans la littérature française. Pour son étude elle se limite à l’emploi du subjonctif dans les subordonnées parce qu’il paraît rarement dans la phrase principale en français moderne. Le constat majeur de son étude ne porte pas sur l’imparfait du subjonctif, mais sur qui est en train de le remplacer successivement, c’est-à-dire le subjonctif présent. Ce constat, c’est que le subjonctif présent a désormais aussi été grammaticalisé comme atemporel dans le domaine de la langue où la distinction temporelle dans le mode du subjonctif a pu se garder le plus longtemps, l’écriture littéraire. Cette réanalyse du subjonctif présent dans la subordonnée exclut désormais que la temporalité se manifeste autrement que dans le verbe de la principale. 

Pour son analyse de ce changement de l’usage de la langue, Kragh se tient à des facteurs internes de la langue. Le lecteur intéressé à la question, sur laquelle la littérature scientifique reste peu abondante, repère tout de suite la similitude du but de l’étude de Kragh avec celle de Barral, paru en 1980. Il est presque euphémique quand l’auteure dit que « le nombre d’articles et de thèses sur ce sujet n’est pas grand » et on ne s’est point attendu à autre chose quand elle remarque aussitôt que « [l]a thèse de doctorat de Marcel Barral est essentielle pour mon étude ». Elle reconnaît que « [i]l examine à peu près les mêmes facteurs » qu’elle-même. Cependant elle note que « nos voies et nos résultats diffèrent » et vient jusqu’à déclarer que l’approche de Barral « se distingue le plus de celle du présent travail ». D’ailleurs son jugement du travail de Barral est sans équivoque : il « n’aboutit ni à une explication du phénomène ni à une description univoque de la situation de l’imparfait du subjonctif dans la langue écrite ».

Il me paraît que l’auteure a été beaucoup trop dure avec Barral, à un tel point qu’on peine à retrouver dans ses paroles une appréciation nuancée des conclusions du dernier sur l’état de l’imparfait du subjonctif dans le français moderne. Ceci est bien explicable pour la raison même que l’étude de Barral est fortement semblable à la sienne. Et c’est en soulignant la différence entre les deux que Kragh paraît de ne pas rendre pleinement compte de la similarité des résultats de Barral avec les siens. C’est d’autant plus dommage que l’approche de Kragh n’aurait pas eu besoin de cet écartement du travail de son prédécesseur pour donner preuve de l’originalité de sa propre démarche.

Premièrement, Kragh explique de différentes théories du changement de la langue et choisit pour le cadre de sa recherche celle de la grammaticalisation, selon les notions classiques de Hopper/Traugott : la grammaticalisation prend lieu quand une construction de la langue acquiert une signification grammaticale ou qu’elle devient encore plus grammaticale. Par exemple, la signification sémantique du lexique ‘avoir’ s’est perdue dans les contextes dans lesquels il apparaît comme auxiliaire ; plus une construction s’éloigne de sa sémantique initiale, plus elle devient une formule figée pour l’expression des faits grammaticaux, plus elle se grammaticalise. Kragh fait aussi référence à la théorie de la main invisible et à la langue comme un phénomène du troisième ordre. C’est-à-dire que les phénomènes de la langue, y inclus les changements, ne sont pas le résultat d’une action volontaire, mais néanmoins d’une action concertée – comme si par une main invisible – qui dépasse les motivations individuelles.

En mettant son cadre théorique en relief contre d’autres théories, Kragh apporte un choix de perspective d’analyse réfléchi et argumenté à l’étude de l’état de l’imparfait du subjonctif. De cette manière elle arrive aussi à surpasser largement un traitement descriptif de la question de recherche. Elle relève le manquement à ce soin explicatif chez Barral et appuie sur la différence que l’encadrement théorique de son travail marque par rapport à celui-ci.

Au-delà de ce point, je trouve que ses constats et la partie principale des interprétations de ceux-ci sont en parfait concordance avec ceux de Barral. Cependant l’extension de l’espace temporel par les données qu’elle a recueillies – 13 œuvres depuis 1973 – lui permet de se prononcer avec plus de clarté sur un sujet dont le traitement par Barral était pourtant encore justifiable en 1980. Kragh voit accomplie l’abrogation de la loi de la concordance des temps conjointement avec la perte de la valeur temporelle de l’imparfait du subjonctif. Barral ne conclut pas à l’abrogation de la loi, mais il conclut à son assouplissement. Kragh y perçoit de l’indécision dans l’analyse des donnés : « L’auteur est peu disposé à se décider pour ou contre la valeur temporelle de l’imparfait du subjonctif ». Mais pour Barral il n’en est pas question. Pour lui, ces alternances entre concordance des temps respectée et écartée seraient dues à un changement significatif de la technique littéraire qui s’est fortement répandue au cours du 20ième siècle, une technique qui serait désormais plus axée sur la focalisation, la perception du monde narré à travers la conscience de différents personnages, jusqu’au style indirect libre etc., en sorte que les perceptions des personnages, de l’ordre du discours oral, entament sur le récit du narrateur classique.

Étant donné cette analyse de Barral, il paraît incompréhensible que Kragh écrive : « la faiblesse essentielle de l’étude empirique de Barral réside dans le fait qu’il ne distingue pas les occurrences du discours direct de celles du récit ». Il est seul possible d’interpréter cette remarque dans le sens que Barral ne fait pas cette distinction dans l’établissement de son corpus, au lieu de Kragh.
En effet, Kraigh critique fortement le critère de la collection de données de Barral. Le gros du corpus de Barral consiste en tous les romans qui ont obtenu le prix Goncourt entre 1903 et 1973. Kragh déclare que ces données ne sont pas comparables. Comme l’emploi de l’imparfait du subjonctif est différent dans les différents registres littéraires, elle soutient qu’il est mal avisé de comparer un livre d’une époque avec n’importe qu’elle livre de la même époque sans égard pour les registres stylistiques de ces livres. Avant de mener son étude, Kaigh avait fait une enquête pilote, avec quatre livres, qui a appuyé son impression préliminaire que l’imparfait du subjonctif est en pleine transformation de temps grammatical à phénomène stylistique ; elle affirme que cette impression doit diriger l’établissement du corpus.
À moi il me paraît qu’on se trouve ici plutôt en face d’une question technique de procédure. Barral n’a pas fait une enquête pilote comme Kragh. Elle, en analysant les résultats de celle-ci, a retiré des données les deux registres du conventionnel et du non-conventionnel, l’ultime étant plus calqué sur le parler oral dont fait absence l’imparfait du subjonctif. Avec les deux registres elle a construit deux corpus.
Pourtant Barral, de son seul corpus, a extrait les mêmes résultats, c’est-à-dire la différence entre les deux registres du discours et du récit et ensuite il a analysé l’emploi de l’imparfait du subjonctif dans ces deux registres, la même analyse que Kragh a fait avec ses deux corpus. Donc, j’opinerais qu’on se trouve ici devant un cas de variabilité des procédés tout à fait admissibles.
En plus des livres galonnés avec le prix Goncourt, Barral a analysé des écrits « des écrivains qui ont fortement marqué leur époque par leur personnalité et leur langue, leur manière d’écriture ». Kragh dénonce que ce critère est peu clair, mais si on était aussi rigoureux pour ses propres critères de corpus, on serait for de porter le même jugement.
En ce qui concerne ses deux corpus, du premier, celui des auteurs conventionnels, est le critère d’appartenance que l’auteur est membre de l’Académie Française, ce qui est sensé étant donné la tradition conservatrice de l’Académie. Mais le critère dappartenance au deuxième corpus, celui des écrivains non-conventionnels, est que les écrivains « sont connus pour leurs prises de position provocatrices et pour leur remise en cause de la société française, et également de la langue française normative ». Kragh admet librement que des interprétations subjectives sont forcement à la base de l’établissement de ce deuxième corpus, ainsi qu’il surprend qu’elle en dispute le droit à Barral dans l’établissement d’une partie du sien.
Du reste l‘exactitude de Kragh dans la description de comment elle a recueilli ses données – avec la base électronique de Frantext à partir des constructions déclenchant le subjonctif, et pour la partie des œuvres les plus récents, à la main – est impeccable, elle ne manque pas à détailler tous les problèmes qu’elle a rencontrés et leurs conséquences sur la nature de ses conclusions. Elle reconnaît que la réalisation de son approche quantitative ne peut pas remplir les exigences statistiques, mais réclame, et justement, que même ainsi il lui soit permis d’indiquer des courbes et de se prononcer sur leur signification. Je trouve la remarque suivante de Kragh sur la fiabilité quantitative de ses résultats particulièrement prenante pour sa transparence : « Le nombre définitif de données n’est pour cette raison pas optimal, mais il a cependant atteint un niveau que je considère comme acceptable pour en déduire des tendances ». En fin de compte, donc, Kragh a dû se résoudre à une décision subjective, un jugement tout à fait qualitatif, interprétatif, à la base même de son travail quantitatif. Le lecteur lui sera reconnaissant pour sa transparence et ne trouvera rien à redire à son procédé tout à fait usuel, mais on comprendra sa confusion quand il se rappellera le reproche à Barral d’une obscurité de critère pour la raison qu’il laisserait influer des valorisations subjectives dans son travail.

En effet, j’avoue que je suis très surpris que le résultat de la lecture de Kragh du travail de Barral soit qu’il «n’essaie pas d’expliquer le remplacement de l’imparfait du subjonctif par le présent du subjonctif », à part de l’explication évidente que l’usage oral s’impose sur l’usage écrit.
Pourtant, Barral discerne comme cause principale de la perte de l’imparfait du subjonctif une apparente incohérence sémantique que la construction recèle et qui aurait été renforcée par la stricte application de la concordance des temps, érigée par l’enseignement en norme de correction de la langue française ; incohérence qui consiste entre la modalité virtuelle du subjonctif, spontanément associée par le locuteur au futur, et le temps du passé – contradiction, en somme, entre le réalisé et le non-réalisé.
Kragh dit essentiellement la même chose : que les usagers, face au choix entre l’imparfait et le présent du subjonctif, « se trouvent dans un conflit entre le contexte du passé et la visée de la proposition subordonnée ».
Kragh effectue une analyse détaillée des facteurs favorables au maintien de l’imparfait de subjonctif et ceux qui découragent son usage. Par exemple, parce que le mode du conditionnel tient une association d’idées avec le temps du présent, son emploi dans la principale favorise fortement l’emploi du subjonctif présent. Les propositions circonstancielles du temps et du but ont également tendance à déclencher le subjonctif présent dans la subordonnée, pendant que les propositions concessives, en apportant souvent une relation explicative avec le passé, sont moins enclines à se délier de l’imparfait du subjonctif etc. Comme Kragh reproche à Barral qu’il soit peu systématique dans le regroupement de ses données et résultats, je pense que chaque lecteur reconnaîtra que, en effet, la structure dans la présentation du travail et surtout des facteurs de maintien de l’imparfait du subjonctif est sensiblement mieux ordonnée chez Kragh que chez Barral.

Finalement, Kargh dit que Barral suggère que l’imparfait du subjonctif a tombé en désuétude dans la langue orale dû à la négligence des locuteurs pour respecter des différences de nuance de sens. À vrai dire, je n’ai pas pu trouver un seul passage dans lequel Barral inculperait les locuteurs de telle manière. Il est vrai qu’il ne se tait pas sur son opinion personnelle que l’imparfait du subjonctif garde une valeur d’expression que le subjonctif présent seul ne peut pas assumer. Donc, selon lui un français qui retient l’usage de l’imparfait du subjonctif est un français plus riche en expressivité. Mais il n’est pas perceptible comment cette opinion aurait altéré les résultats de l’enquête de Barral et il ne paraît point adéquat de l’accuser d’un parti-pris grammatical pour le seul fait d’avoir été transparent sur ses préférences linguistiques, préférences que chaque enquêteur tient nécessairement.

À cause de cette critique de la critique de Kragh de la thèse de Barral, il ne faut pas se méprendre sur la forte appréciation que je tiens de l’étude de l’auteure. Il ne se traite ici que des quelques pages que j’aurais aimé que l’auteure eût écrites différemment, parce que par la dureté excessive de son jugement elle n’a pas su garder le même niveau d’explication nuancée dont elle rend des preuves abondantes dans chaque partie de son livre. Si je me suis tant attardé sur ce point, c’était, premièrement, parce que j’étais réfractaire à faire de cette chronique une répétition incessante de l’indéniable: que la thèse de Kragh est parfaitement bien réfléchie, détaillée, structurée et écrite. Deuxièmement, parce que, depuis sa publication, il existe désormais deux travaux incontournables sur l’état de l’imparfait du subjonctif dans le français moderne, celui de Barral et celui de Kragh, et à mon avis on ne porte point préjudice à la valeur de l’un ni de l’autre en les lisant en succession comme si l’un, celui de Kragh, était la mise à jour, l’approfondissement théorique et la confirmation par des données supplémentaires de celui de Barral.

J’ai aussi relevé qu’il fait partie de cette mise à jour que Kragh ne peut plus considérer que ce ne soit qu’une technique littéraire, autant universellement répandue que soit-elle, qui serait l’élément explicatif du remplacement de l’imparfait du subjonctif par le subjonctif présent. Si on n’écrit plus autrement, il faut bien parler de l’écriture littéraire en général, et pas d’une technique littéraire. Il y a une courbe régulière de l’affaiblissement de l’usage de l’imparfait du subjonctif dans tous les registres et même dans celui dans lequel cet affaiblissement est le moins brusque, celui du récit des auteurs conventionnels. Kragh en dégage en toute justesse l’observation que des deux systèmes basés sur une distinction temporelle, il n’en reste désormais qu’un, le subjonctif présent atemporel.

Moi aussi je ne vois pas comment une autre conclusion aurait pu être tirée des données avec lesquelles Kragh travaille. Ceci est le constat présent sur l’état de l’imparfait du subjonctif dans le français d’aujourd’hui. Il reviendra à d’autres études d’enrichir les corpus déjà existants avec des données ultérieures et de suivre le déroulement de la courbe à l’endroit où Kragh l’a laissée, en 2004. Ainsi il se démentira ou se confirmera que ce constat a été le dernier mot sur la question.

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