Survivant au temps – « Le français d’aujourd’hui » de Bodo Müller

[Encore une fois, un devoir pour un cours; pas une chronique, mais une fiche de lecture, bien qu’à la fin je dise en quelques mots ce que je pense du livre; de toute manière, je ne mettrais pas ce texte ici si je n’étais pas convaincu que le livre vaut encore la peine d’être lu, aussi dans l’aujourd’hui de nos jours, après toutes ces années.]
le francais d'aujourd'hui
Fiche de lecture pour

Müller, Bodo (1975) : Das Französische der Gegenwart. Varietäten, Strukturen, Tendenzen. Heidelberg : Carl Winter.[Müller, Bodo (1985) : Le français d’aujourd’hui. Paris : Klincksieck.]

Bodo Müller est né en 1924 et est mort en 2013. Il a étudie l’anglais, la philosophie et la philologie romane. Il a rédigé sa thèse de doctorat sur un sujet de la linguistique française et il a écrit son habilitation sur un sujet de la littérature espagnole. Il a été professeur de la philologie romane à Heidelberg depuis 1965 jusqu’à sa retraite en 1992. Ses recherches se concentraient sur un dictionnaire de l’espagnol du Moyen Âge, dont avant sa mort deux tomes ont pu être publiés (on est toujours à la lettre « a »).
Müller a été le directeur de thèse de monsieur Arnold, qui a consacré dans ce semestre un cours magistral à son livre « Le français d’aujourd’hui », dont j’ai lu la version allemande.

Müller se propose d’esquisser l’usage du français de ses jours. Avant tout il poursuit le but de démontrer la complexité dans cet usage, due aux variantes qui naissent dans l’interaction entre la convention sociale et la performance individuelle. Ainsi, Müller souligne qu’au-delà de la langue, du système abstrait, la linguistique nécessite de tenir autant en compte la parole, les réalisations de la langue dans des actes de parole concrets.
De même, Müller travaille à une juxtaposition des perspectives diachronique – le devenir de la langue – et synchronique – comme elle est actuellement. Cette démarche cherche à envisager aussi les développements du futur.
Liant langue à parole et synchronie à diachronie, Müller espère promouvoir une nouvelle orientation dans la recherche linguistique du français.

Premièrement (chap. 1), Müller explore la francophonie. Pour cela il s’occupe aussi de la position du français en France même, parce qu’il n’est pas la seule langue qu’on y parle ; il s’ajoute, par exemple, l’occitan, le catalan, le basque. Ensuite vient une description du français en Europe (la Belgique, la Suisse) et sur l’échelle mondiale (Canada, États Unis, Afrique…).
Quand Müller effectuait ses recherches, il pouvait encore déclarer qu’aucune autre langue que le français montrait un tel décalage entre son usage habituel et géographique, et son usage supra-géographique en occasions déterminées ; c’est-à-dire, le français revêtait une importance comme langue véhiculaire à laquelle on ne pouvait pas s’attendre à en juger par le nombre de ses locuteurs natifs. Il l’a classifié comme la langue fonctionnelle par excellence qui avait jadis remplacé le latin. Il réclame encore pour le français le rôle de langue de prestige pour l’idéal d’une éducation humanistique, et le met au premier rang sur le parquet diplomatique. Même si Müller voit déjà cette position contestée par l’anglais, pour lui la nouvelle langue mondiale, il prédit que le français va garder son rôle comme langue fonctionnelle sur des terrains de prestige de la communication internationale et comme langue de culture, en sorte qu’il estime plus importante la question quelle forme ce français prendra.

Müller note (chap. 2) que jusqu’au 20ième siècle on chérissait l’illusion d’un seul français établi premièrement par le bon usage de la Cour du Roi et ensuite codifié par les grammairiens et lexicographes comme il s’était chiffré en langue littéraire et était couramment parlé par la haute société parisienne. Dans ce sens, Müller remarque que dans le Trésor de la langue française, qui en son temps était encore un projet, 80 % du matériel proviendra des textes littéraires et 20 % de ce qu’on croit représenter toutes les autres activités d’écriture de la francophonie, mais qui se limite en réalité à quelques numéros des journaux d’un certain niveau stylistique (Humanité, Monde, Figaro…).
Mais Pierre Larousse, dans le 19ième siècle, a été le premier à introduire du vocabulaire technique et scientifique et a ainsi lancé le courant des dictionnaires qui cherchent réellement à refléter la langue dans son usage actuel ; courant qui détermine presque tous les grands dictionnaires que cite Müller.
Autour du français ont poussé maintes associations qui cherchent à enseigner son usage et de propager son usage international. En plus, depuis 1973 l’État s’est mis plus en avant pour diriger le développement du français ; il a, par exemple, proposé des listes pour l’administration et l’enseignement pour que des anglicismes soient remplacés par des équivalents français. Müller analyse que cet acharnement prescriptif est un reflet de la crise du français normatif, de laquelle se laisse déterminer plusieurs raisons : dans la démocratie égalitaire, ‘la norme’ s’est déliée de l’appartenance à une classe sociale ; le progrès technique se sert désormais de la flexibilité de l’anglais pour la formation de ses termes ; depuis le réalisme, le français littéraire se trouve en rapprochement croissant avec le français parlé ; l’idéal d’une éducation classique s’érode, les Sciences le remporte sur les Lettres ; la communication orale et fluctuante de nouveaux médias façonne progressivement la communication écrite ; des régions francophones sur l’échelle mondiale s’émancipent du français standard de la Métropole ; finalement, la science linguistique, se détachant des vestiges du purisme, découvre le changement comme la loi fondamentale de la langue.

Introduisant aux chapitres suivants (chap. 3-7), Müller clarifie qu’il n’existe pas le français, mais les français, qui sont des registres des groupes de locuteurs et se différencient par plusieurs aspects, dont : la chronologie.

On parle du français contemporain depuis la Seconde Guerre Mondiale et les tendances qu’on y note sont les suivantes :
a) dans le vocabulaire, le déluge des anglicismes et l’intégration de ce que jadis était la sous-norme dans le français standard (flic, marrant, bagarre…) ;
b) l’inflation des abréviations et de la juxtaposition de lexèmes (cigarette-filtre…) ;
c) des changements morphologiques et syntactiques, entre autres la disparition de l’imparfait du subjonctif et la substitution du passé simple par le passé composé.

Traitant du français dans son aspect formel (chap. 4), il est à remarquer la tradition de l’identification entre ‘le français’ et le français écrit.
Les phonèmes sont des unités de sons distinctifs qui permettent à distinguer les mots les uns des autres. Dans l’écriture, il y a des langues qui se basent principalement sur les phonèmes et sont plus proches du parlé et des langues dont l’écriture suit plutôt des considérations étymologiques-historiques. L’italien et l’espagnol sont plus proches à la phonologie, pendant que dans l’écriture du français se montre plus les vestiges du développement de la langue. Ainsi, entre signes écrits et phonèmes, le français arrive à des relations de 2:1, pendant que l’espagnol tend vers une relation 1:1. Cette situation permet quelques observations générales sur le français : les phonèmes ont plusieurs représentations graphiques, et aussi à l’inverse ; il y a des signes du français écrit auxquels ne correspondent pas une réalisation phonologique, ou seulement dans certains cas (/-s/ <mœurs, plus>) ; il y a des variations graphiques et surtout beaucoup de variations phonématiques même dans le français d’aujourd’hui.
Des recherches montrent que le français qu’on parle couramment est limité à environ huit mille unités lexicales, et les trente-huit unités employées le plus constituent environ 50 % de la quantité totale des mots. L’expression écrite est plus riche et variée, ce qui se démontre… par la réduction des parataxes, par l’inversion dans la formulation des questions, par la morphologie du verbe (la position forte du futur simple, qui est en déclin dans le français parlé…) et par la préservation des différences de signification qu’on ne signale que rarement dans le français parlé (sauf dans le français soigné, l’opposition phonologique entre [e] :[ɛ] se perd – comme on dit ‘ʒə ʃɑ̃tʀε’ autant pour le conditionnel, chanterais, que pour le futur, chanterai).

Du traitement des aspects diatopiques (chap. 6) du français – et ici surtout des différents dialectes en France et des particularités lexiques, syntactiques, et phonologiques qu’ils entraînent – Müller passe à des considérations diastratiques (chap. 7). Müller écarte le terme de ‘sociolecte’, associé à une société de classes, et préfère parler des langages de groupes, y inclus des langues techniques ou de spécialités (p.ex., d’une profession) et l’argot. Müller cite même des études qui suggèrent que les femmes, en tant que groupe sociale surtout dans des pays africains où il reste une différence sociale marquée avec les hommes, sont plus orientées vers le français commun, pendant que les hommes montrent une plus grande inclination pour les parlers locaux ; en plus, que les femmes utilisent moins de mots vulgaires, qu’elles présentent une tendance à l’hyper-correctisme dans l’écriture et qu’elles préservent des oppositions phonologiques qui se perdent (sotte :saute ; jeune :jeûne).
On a aussi pu relever que les oppositions phonologiques en voie de disparition (…ajoutons brin :brun ; belle :bêle) sont toutefois encore plus communes chez les lycéens que chez des élèves de l’école primaire. À Paris il y a même des différences phonologiques entre les différents quartiers, mais de sorte que le parler du quartier se surimpose sur le parler de la couche sociale. Des enfants d’ouvrier du 16ième arrondissement, le plus chic en Paris, gardent plus d’oppositions phonologiques que des enfants bourgeois des autres arrondissements.
Pour son étude, Müller définit l’argot comme le langage de groupe de ceux qui vivent en marge de la société. Il détermine quelques traits significatifs de l’argot. L’instabilité morphologique et phonologique est drastique ; les mots subissent des dissimulations, assimilations, croisements (môme+mignard =momignard)… constants ; un emploi exubérant des affixes résulte en un foisonnement des mots avec la même racine (chemise – limace, limouse, liquette) ; un fort penchant pour la métaphore, l’association et l’hyperbole, en effet, il y a beaucoup d’euphémismes pour des choses qui comportent traditionnellement une connotation négative (neige – cocaïne, villa – prison, faucher – voler, chouette – cul, jardin de refroidis – cimetière) ; on y trouve une abondance des synonymes (argent – aspine, fric, galette, braise, plâtre, radis…) ; on constate aussi la déformation des mots par amputation (beauf – beau-frère) et par des affixes inappropriés (-anche pour -ée : journanche, tournanche…). Même si la fluctuation lexicale dans l’argot est énorme, de temps à autre des mots d’origine argotique montent de registre et s’intègrent au français commun (matois, gueux, cambrioleur). Comme déjà noté, c’est depuis le réalisme que l’argot fait aussi apparition dans le français littéraire ; Céline est emblématique pour s’en avoir servi non seulement pour le dialogue entre les personnages, mais aussi pour la voix du narrateur.

Dans les deux derniers chapitres du livre (chap. 8-9) Müller approfondit le concept de la norme du français et traite, en conséquence, des dérogations à la norme et de l’influence entre ces différents registres. Il y rassemble et explique en détail des remarques déjà faites dans des chapitres précédents.
Par rapport à la justesse d’usage, il faut distinguer entre la norme statistique et la norme prescriptive. La dernière remonte au 12ième siècle avec la prédominance du français sur les autres dialectes de la langue d’oïl grâce à l’hégémonie politique du Roi et l’hégémonie culturelle de l’Île-de-France, l’édicte de Villers-Cotterêts (1539), au 17ième siècle la codification du bon usage de la Cour du Roi en grammaires, dictionnaires et commentaires (Malherbe, Vagelas), la fondation de l’Académie Française comme une institution semi-étatique, qui récemment a pu regagner de l’importance en revêtant le rôle d’arbitre en dernier ressort entre les différentes organisations de protection du français…
Müller introduit aussi le registre de la super-norme, caractérisée par l’acharnement pour la distinction linguistique (la fréquence de la liaison consonantique, la préservation de l’ə instable, des mots peu usités ou archaïques, le détachement à l’affectuosité libre du français populaire par la transposition des émotions en mots savants : affliction, abjection, contrition…).
Il est à constater que des registres jadis disqualifiés comme du français relâché ont désormais joui d’une valorisation parce que depuis la deuxième moitié du 20ième siècle les registres ne représentent plus des démarcations sociales, mais des obligations socioculturelles pour des types de situations différentes.

J’ai trouvé la lecture du livre de Müller très enrichissante. Bien sûr ça ne passe pas inaperçu qu’il a été écrit il y a quarante ans. Le livre porte déjà sa propre limitation dans son titre, parce que l’aujourd’hui de Müller n’est plus l’aujourd’hui de nos jours. D’ailleurs c’est une des raison pourquoi monsieur Arnold enseigne ce semestre le cours magistral, il souhaite particulièrement de mettre à jour les chiffres qui pour Müller étaient encore actuels (pour monsieur Arnold le point de départ est la version française du livre, publiée dix ans plus tard que l’allemande, avec quelques données actualisées). Il faut remarquer que Müller était trop optimiste en quant à la perpétuation du français comme langue fonctionnelle. La coexistence prévue avec l’anglais sur l’échelle mondiale n’a pas pu se réaliser. Dans chaque pays hors de la France, la Suisse et la Belgique, les locuteurs se sont décimés soit en nombres absolus, soit en nombres proportionnels ; aussi en Afrique et dans les anciennes colonies, il y a longtemps que l’ascension sociale ne s’opère plus à travers l’apprentissage du français, mais c’est l’anglais qui permet l’accès à la civilisation occidentale.
Pourtant le livre déborde des informations utiles, le style de Müller est sobre, la lecture fluide, la bibliographie impeccablement documentée. Le seul point de critique que je puisse adresser, je ne le reconnais guère pour tel, parce que c’est à proprement parler un point d’intérêt personnel ; cet intérêt, d’ailleurs, je l’ai déjà montré dans ce fiche de lecture, où je me montre assez taciturne sur l’aspect diatopique, que Müller traite exhaustivement. Par contre, j’aurais préféré plus d’éclaircissements de sa part sur les penchants dans la morphologie du verbe, particulièrement le système des temps. Müller mentionne que sont en recul l’imparfait du subjonctif, le passé simple, enfin le futur simple dans le français oral, mais il ne s’épanche pas sur ce sujet. Pourtant j’aurais beaucoup aimer voir son érudition s’y appliquer.

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