Observation de lecture : Corneille, « Horace »

[This is homework for an indeed enjoyable seminary about the French theatre. – C’est un devoir pour un séminaire sur le théâtre français auquel j’ai le plaisir d’assister durant ce semestre.]
horace killing his sister

Observation de lecture : En défense de l’unité d’action d’Horace

 

Dans l’„Examen“d’Horace, Corneille critique sa pièce, entre autre choses, pour faire défaut à l’unité d’action. Le meurtre de Camille par son frère ne pourrait que paraître subite et inexplicable, parce que le caractère d’Horace, comme décrit avant, ne se prêterait pas à un tel emportement meurtrier. En plus, l’unité d’action dépendant de l’unité du péril pour le héros, celle-ci se trouverait rompue puisque Horace en sortant du péril du combat tombe dans le péril de souffrir les conséquences infâmes d’un acte infâme, sans qu’il existe un lien de nécessité entre les deux périls, public et privé : Horace, après tout, n’était point obligé de tuer sa sœur.

Les critiques ont diversement examiné cette auto-critique de Corneille. Elle me frappe aussi, justement parce que je ne la prouve pas juste. En lisant la pièce je n’avais pas l’impression d’un décalage entre ce qu’on pouvait attendre d’Horace, suite à ses actes et discours précédents, et le meurtre de sa sœur. Je trouvais même que l’action, propre à la tragédie, se poursuivait conséquemment en étendant le fratricide de la guerre Albe-Rome jusqu’au sein d’une des parties, la romaine. Ainsi l’action est conduite jusqu’à son point fatal. Par rapport à Horace, le péril public est exacerbé par le péril particulier, ce qui garantit l’unité de la pièce.

À la suite je vais justifier cette opinion par quelques opinions des critiques et quelques citations de la pièce.

Dans un premier temps il convient de remarquer que, si je ne trouve l’emportement meurtrier d’Horace ni subite ni inexplicable, il reste le constat que cet emportement est un excès effroyable. Du reste, les personnages de la pièce sont unanimes en accusant la monstruosité de l’acte. Le roi Tulle, celui-même qui épargne au héros le châtiment, ne se tait pas sur la révulsion qu’il éprouve : « Cette énorme action faite presque à nos yeux / Outrage la nature, et blesse jusqu’aux dieux. » (l. 1733f.).
Mais ce qui si est discutable, c’est la question si cet excès, né d’une obsession pour l’idéal romaine, se prépare déjà dans le comportement d’Horace qui précède son crime.

Il correspondrait à la monstruosité de l’acte de pouvoir rejeter l’idée qu’Horace soit un héros traditionnel qui doit passer par des preuves.

Or, Whiting trouve peu fondée l’opinion des critiques qui perçoivent en Horace un tel héros, surmontant, dans ce cas-ci, les obstacles de ses sentiments pour son beau-frère Curiace. Car la lecture de la pièce montre qu’il n’est point éprouvé par de tels sentiments naturels. Au contraire, il est absorbé par la gloire exceptionnelle que présume tuer un beau-frère pour que Rome sortisse victorieux du combat. Horace peut bien concéder à Curiace : « Notre malheur est grand ; il est au plus haut point […]. » (l. 489f. cité par Whiting 1969, 165). Mais son obsession pour la gloire à remporter annihile cette conscience du malheur (cf. ibid.).
Car dans les lignes suivantes Horace déploie une brève profession de sa foi idéologique en une raison d’état qui prime sur tout, et dont le meurtre de sa sœur ne sera que l’application dans sa dernière conséquence : « J’accepte aveuglement cette gloire avec joie ; / Celle de recevoir de tels commandements / Doit étouffer en nous tous autres sentiments / […] Ce droit saint et sacre rompt tout autre lien. / Rome a choisi mon bras, je n’examine rien. / […] Albe vous a nommé, je ne vous connais plus » (l. 489-502).

On a beau faire référence aux réactions d’incertitude d’Horace face aux remontrances de Sabine pour démontrer le côté sensible et ainsi la humanité du caractère du premier. Mais s’il ressent de fortes d’émotions pour sa femme, en vérité, on n’en voit rien. Son ton doux en s’adressant à elle ne se laisse guère traduire par une passion amoureuse. Aussi, quand Sabine réclame qu’on la tue, il en paraît plus étonné qu’ému – sa réponse face à cette situation ne décèle pas de la tendresse pour Sabine, mais la fixation sur sa propre gloire : « Que t’ai-je fait, Sabine, et quelle est mon offense / Qui t’oblige à chercher une telle vengeance ? / Que t’a fait mon honneur, et pourquoi viens-tu / Avec toute ta force attaquer ma vertu ? » (l. 667-70 cité par Whiting 1969, 165). Bref, Corneille ne décrit pas un Horace qui se rendrait maître des obstacles que lui posent ses sentiments ; il le dépeint, par contre, comme un homme ayant dès le départ peu de sentiments à vaincre (cf. ibid., 165f.).

Newmark commente que Sabine, en réalité, ne fait que mener jusqu’à ses conclusions absurdes la profession de foi d’Horace en exigeant de celui-ci et de Curiace de la tuer pour qu’ils aient une raison d’honneur pour se battre (l. 619-62). En plus de vouloir éviter par cette ruse que les deux s’affrontent, elle intervient aussi pour ironiser le raisonnement idéologique de son mari. Lui admet que son concept de la raison souffre de limitations : « La dispute déjà m’en est assez honteuse » (l. 676 cité par Newmark 1956, 7). Après avoir tué Camille, Horace, de nouveau confronté avec les remarques acerbes de Sabine (‘illustre colère’, généreux coups’) doit se résigner autre fois à quitter la scène. Pour appuyer cette dernière observation, Newmark attire l’attention sur les deux admissions parallèles de défaite par Horace dans les discussions avec Sabine : « Tu me viens de réduire en un étrange point […]. » (l. 673) et « À quel point ma vertu devient-elle réduite ! / Rien ne la saurait plus garantir que la fuite. » (l. 1395f.) (cf. ibid., 5-7).

Cependant, Horace n’est point homme à subir sans rebondir quelque défaite qu’elle soit. Au moment de discuter avec Sabine il ne trouve pas d’arguments, mais le contre-argument puissant, qui balaye tous ceux que Sabine aurait pu avancer, lui vient dans son état exalté au point d’assassiner sa sœur. Le champ où Sabine croyait vaincre Horace est le champ de la raison. Son concept de la raison se cristallise dans sa réduction à l’absurde de l’idéologie de son mari, quand elle lui demande par deux fois de la tuer et le laisse sans mots. Donc, le raisonnable est pour elle ce qui correspond aux sentiments naturels. Camille brandit la même idée de la raison contre Horace, seulement, son ton est manifestement plus aigu : ce qui est reproche plaintif et ironisant en Sabine est dérision brutale, affront et imprécation en Camille. Or, tirant son épée Horace lance contre elle son contre-argument inébranlable pour justifier ses actes fratricides de ce jour : « C’est trop, ma patience à la raison [mise en relief par moi] fait place ; / Va dedans les enfers joindre ton Curiace. » (l. 1319f.).
En continuant la ligne d’argumentation de Newmark, on pourrait soutenir qu’en investissant le concept de la Raison avec l’idéologie de la raison d’état, Horace peut revendiquer pour soi d’agir d’une manière sensée, raisonnable, et s’immunise ainsi, rétrospectivement, contre les reproches de son épouse en quant à l’inhumanité irraisonnable de ses actions.

En effet, Newmark souligne que dans le dernier acte Horace ne trouve même pas nécessaire d’aborder le problème moral que constitue son meurtre de Camille, sauf en reprenant sur un ton de parodie l’accusation de Camille qu’il est un lâche (comparez l. 1294f. à l. 1425f.). Il est trop immergé dans les préoccupations pour sa propre gloire. ‘Gloire’ et ‘honneur’ perdent dans sa bouche tout sens personnel et moral pour se convertir en des abstractions d’une phraséologie étatique (cf. Newmark 1956, 9).
C’est sans doute dû à la même ‘raison d’état’ que Tulle juge que la loi ne se laisse pas appliquer à des hommes tels qu’Horace (cf. Strickland 1993, 130). Le roi, en laissant le crime d’Horace impuni, peut être considéré comme une sorte de Richelieu romain par son implémentation de la raison d’état, ce que de nos jours on appelle la ‘Realpolitik’ (cf. ibid.,117).

Ainsi, on voit bien pourquoi Newmark peut opiner que le meurtre de Camille rentre adéquatement dans le comportement d’Horace déjà avant le combat et qu’Horace est par conséquent une pièce cohérente. Le sujet de cette tragédie serait l’impossibilité d’une coexistence de deux codes de morale, une publique, l’autre de la vie privée. Tenant en compte que, malgré la dédicace à Richelieu, Corneille n’avait aucune raison pour le remercier pour quoi que ce soit, Newmark conclut que le rejet de la part de Corneille de l’idéologie étatique de Richelieu et de la Cour française est palpable dans la pièce (cf. Newmark 1956, 9f.).

Dans la même ligne d’argumentation, Gossip n’est pas disposé à accepter l’auto-critique de Corneille de n’avoir pas pu surmonter l’écart structurel entre ‘le péril public’ et ‘le péril particulier’. Il est vrai que dans les premiers actes Camille et Horace paraissent surtout subir l’influence des circonstances extérieurs, comme les décisions des souverains de Rome et d’Albe. Mais quoique le meurtre de Camille découle de décisions personnelles, il ne sort point du contexte public du combat fratricide et de la haute implication personnelle qu’il entraîne. Ainsi, l’assassinat de Camille peut être considéré comme la fin logique, sur les plans émotionnel et mental, de la confrontation entre les deux états. Camille provoque délibérément son frère, il ne se traite pas d’une rencontre par chance. Et la réaction d’Horace n’est qu’une extension de son comportement sur la scène du combat qu’il vient juste de quitter. À l’imprécation contre Rome, Horace répond par un acte instinctif (l. 1735), poursuit le même but qu’au combat – la protection de l’idée romaine – et agit de la même façon (tuer par l’épée) (cf. Gossip 1998, 354f.).

En conclusion, juste en réfléchissant brièvement sur le caractère d’Horace – sa carence de sensibilité affective, et la foi qui le domine, la foi en la prédominance des affaires d’État sur les considérations humaines – il en ressort que son meurtre de sa sœur a été suffisamment préparé dans les actes précédents pour paraître cohérent, voire nécessaire. Ce meurtre est la conséquence ultime et au plus haut point tragique de la profession de foi d’Horace et constitue ainsi une partie intégrante de l’unité d’action. Même s’il se traite d’un geste individuel et qu’en résulte, comme dit Corneille, un ‚péril privé‘, il n’est point à séparer du ‚péril public‘ qu’Horace a couru dans les actes précédents : le combat fratricide. Ce combat est dominé par la froide raison d’état qui doit surpasser les sentiments naturels et doit faire irruption jusque dans le domaine propre des sentiments, le privé, pour l’anéantir : c’est Horace tuant sa sœur. La raison d’état aboutit dans un acte monstrueux, décrié même par celui qui doit le pardonner en raison de la raison d’état même.

En outre, on a vu que par là la pièce se trouve unifiée par un sous-courant critique de la part de Corneille contre la raison d’état totalisante de Richelieu – cette critique commence déjà avec la notable pointe ironique dans la dédicace au cardinal.

Bibliographie

Gossip, C. J. (1998) : « The unity of Horace », in : The Modern Language Review 93, no° 2, 345-355.

Newmark, Peter (1956) : « A new view of Horace », in : French Studies 10, no° 1, 1-10.

Strickland, Geoffrey (1993) : « Horace : the necessary imperfection of Corneille’s greatest play », in : The Cambridge Quarterly 22, no° 2, 111-133.

Whiting, Charles G. (1969) : « The ambiguity of the hero in Corneille’s Horace », Symposium : A Quarterly Journal in Modern Literatures 23, no° 2, 164-170.

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