Analyse d’un article sur « Horace » de Corneille

Présentation et discussion d’un article sur Horace de Corneille
(suite à mon ‘observation de lecture’ sur la même pièce) :

Escola, Marc (2002) : « Récrire Horace », in : Dix-septième siècle, no° 3, 445-467. [https://www.cairn.info/load_pdf.php ? ID_ARTICLE=DSS_023_0445]

horace killing his sister
La première phrase de l’article d’Escola introduit en plein le sujet sur lequel il s’interroge : « Fallait-il tuer Camille ? » (445). Il opine qu’autour de cette question les critiques entretiennent les plus grandes oppositions d’interprétation.

Escola montre d’abord qu’Horace peut être considéré comme la dernière réponse de Corneille à la Querelle du Cid. Il lit d’abord la pièce devant les académiciens et ceux-ci le conseillent de déroger à ce qu’enseigne l’Histoire – qu’Horace a tué sa sœur – pour satisfaire aux bienséances de la représentation théâtrale. Alors la Querelle menace de se raviver : maintenant, on diffère sur si Horace est un frère rendu trop « inhumain » par le meurtre de sa sœur. Corneille, cependant, tient bon et il fait, par-dessus des académiciens, appel à Aristote pour préciser que dans la tragédie il faut avoir un « sujet extraordinaire » (450), comme il s’articule dans une violence qui dépasse le vraisemblable. Selon les dires d’Aristote, l’assassinat entre de proches parents est un sujet « ‘qui convient merveilleusement à la Tragédie’ » (450). Par conséquent, Escola fait la sienne l’opinion que dans l’Examen d’Horace, où Corneille lui-même accuse les défauts de sa pièce, on perçoit une espèce de revanche de l’auteur sur ses critiques. Car Corneille argumente que ce n’est point aux bienséances que la pièce fait défaut, mais à l’unité d’action, ce qui aurait échappé à ses critiques.

Pour expliquer la conception de Corneille sur l’unité dramatique comme développée dans le Discours, Escola applique un modèle grammatical : « l’héroïsme d’Horace et le fratricide » (455), deux propositions opposées, occupent un même niveau structurel, une syntaxe de deux verbes indépendants, tandis que l’unité d’action aurait réclamé qu’il n’y ait qu’un seul verbe d’une phrase principale qui domine des subordonnées. Car ici, selon l’analyse d’Escola, Corneille voit le défaut de sa pièce : le fratricide n’est pas une conséquence, une subordonnée, mais une action indépendante, liée par une conjonction de coordination à la précédente de trois premiers actes. Pour autant, si le fratricide est rendu crédible, il n’est pas « acheminé » (455). Par exemple, dans les l. 524-530 Horace exige de sa sœur qu’elle accepte la possibilité que c’est lui qui sorte vainqueur en tuant son amant. Cet avertissement permet de comprendre le fratricide rétrospectivement, mais il ne lui imprime pas une nécessité.
Donc, comme l’interprète Escola, pour Corneille le manque d’unité d’action n’est point un problème lié à un prétendu manque de cohérence dans le caractère d’Horace. Pour Escola (et il pense aussi pour Corneille) il n’y a point une telle dualité dans le caractère d’Horace. Ainsi qu’il est dépeint, il est apte d’autant à l’héroïsme qu’au fratricide, mais « cela ne suffit pas à rendre son comportement prévisible […], et encore moins nécessaire ». Escola opine que le fait même qu’on fasse le procès à Horace pour juger sa culpabilité et le regret du Vieil Horace (« Son crime, quoiqu’énorme et digne du trépas, / Était mieux impuni, que puni par ton bras » [l. 1417f.]) démontrent qu’Horace a eu le choix d’agir autrement ; donc, son fratricide n’est pas nécessaire.

Les critiques qui attribuent une ‘dualité’ au caractère d’Horace ne veulent pourtant pas aller jusqu’à lui attribuer une incohérence. Par conséquent, soit ils donnent la prééminence à l’acte fratricide pour décrire le caractère d’Horace, en sorte que la pièce devient « une tragédie de l’inhumanité » (446) ; soit pour eux Horace se manifeste tel qu’il est dans les trois premiers actes, et son fratricide n’est que la prolongation d’une « vertu héroïque ». À savoir, les interprétations, dans le premier cas, visent à expliquer psychologiquement l’action monstrueuse d’Horace, pendant que, dans le deuxième cas, elles cherchent à en faire un sujet à cheval entre politique et philosophie concernant l’obligeance morale envers l’État. Pour combler l’écart supposé « entre les déclarations du héros glorieux et celles de l’orgueilleux fratricide » (447) les critiques doivent donc s’appuyer sur ce qu’Escola appelle un « contexte » (ebd)., c’est-à-dire des explications extérieures à l’œuvre pour prêter de la cohérence aux discours se trouvant dans celle-ci. Ce contexte d’interprétation est comme un texte supplémentaire qui établit cette relation de nécessité qu’on ne peut pas trouver dans la pièce même.
Or, la critique moderne aurait fait de deux choses une : soit elle a revendiqué « Corneille créateur contre Corneille critique » (459), soit elle a cru trouver la solution au problème du doublement d’action dans la revendication de la cohérence du caractère d’Horace. Escola critique surtout à ces démarches qu’elles abordent une question de structure dramatique avec des conceptions d’autres domaines – de la psychologie à l’histoire des idées – pour enfouir et ensuite retrouver dans le texte du drame un texte qui s’adapte à la propre interprétation.

Par contre, Escola affirme que le problème structurel ne se laisse pas résoudre qu’en changeant la structure de la pièce : donc, au lieu d’avoir deux propositions indépendantes dont on cherche à combler l’écart par un texte supplémentaire, il faut changer la structure, la syntaxe de la pièce même, la réécrire et la convertir en une seule phrase à laquelle se rattache par nécessité des subordonnés. Et Escola dresse le plan d’une telle réécriture dans son article.

Résumant très brièvement cette réécriture, elle consiste en ce que Camille menace de trahir les deux armées d’Albe et de Rome aux Toscans, pour que les deux armées battent cet ennemi commun et ainsi soit évité que Curiace participe au combat réduit contre les frères Horaces. Horace, en apprenant l’intention de sa sœur, l’abat. Donc, il commet une faute (on aurait pu empêcher Camille de mettre son plan en pratique sans la tuer), mais c’est aussi un péril public qui est écarté. Par là l’unité d’action est gardée : il n’existe plus le doublement du péril en public et privé que Corneille déplore.

Discussion :

J’ai lu cet article après avoir écrit mon observation de lecture et je me rends compte que je l’aurais écrit différemment si j’avais lu l’article avant. Parce que dans mon observation de lecture je répète la faute que les critiques sur lesquels je m’appuie pour mon raisonnement ont commise avant moi, et qu’Escola expose : celle d’argumenter pour l’unité d’action par la cohérence du personnage, comme si l’aptitude du caractère d’Horace au fratricide rend déjà prévisible, ou même nécessaire, qu’il commette une telle Action.
Cependant, la faute n’est que partielle, car mon autre argument, et argument principal, consiste en établir l’unité d’action par l’unité thématique. Elle serait même garantie par le fratricide, puisque ce dernier renforce et fait aboutir le thème : les conséquences tragiques de l’implémentation totale de la raison d’État.

En outre, comme Corneille a soutenu que le manque d’unité d’action transperce en ce qu’il y a deux périls, dans mon ‘observation’ j’ai souligné que, à l’encontre de l’auto-critique de Corneille, il y a réellement une unité de péril en Horace.
Dans la pièce on voit la prétention de l’idéologie de la raison d’État de dominer aussi sur le domaine du privé ; le privé, un noyau de sentiments et d’une morale à part des exigences publiques, doit être écrasé par une raison d’État totalisante qui ne connaît pas d’autre morale que ce qui est avantageux pour l’État. Pour cette raison il n’y a pas vraiment un péril privé pour Horace dans la pièce. Il est devenu un héros d’État. Tulle se doit de l’absoudre de son crime en raison de la raison d’État. Le meurtre de Camille ne suscite pas un autre péril pour Horace, mais est la conséquence, ultime, tragique, de l’application de sa foi idéologique en la raison d’État, cette raison d’État qui a rendu possible que deux États fraternels repoussent leurs sentiments naturels pour entrer en guerre. Par cette guerre Horace court le péril d’être tué, d’abord dans le combat ouvert des armées puis dans le combat contre les Curiaces, et ce péril est appelé public parce que l’héro l’encourt dus à des causes publiques.
En somme, il n’y a qu’un seul péril, le péril public qui s’étend dans le domaine du privé.

Donc, dans cette argumentation de l’’observation’, j’affirme qu’il n’est point nécessaire de faire appel à un contexte externe, comme l’histoire d’idées, l’Histoire, etc. pour créer une sorte de texte virtuel qui seul puisse garantir une unité d’action qui manque au texte original de la pièce ; au contraire, je soutiens que l’idée de la « raison d’État », même si pas explicitement dénommée dans le texte, le traverse tout entier et garantit ainsi la nécessité du meurtre de Camille.

Je pense d’ailleurs qu’Escola a raison : Corneille distingue aussi entre ce qui est seulement possible et ce qui est nécessaire. Cependant, j’avoue que je ne comprends pas bien l’argument ni de l’un, ni de l’autre : bien sûr Horace n’était pas forcé de tuer Camille. L’idée de faute personnelle même implique un certain espace de liberté d’action.
Mais si je ne comprends pas bien Corneille si je fais une lecture textuelle de son Examen, je comprends Escola encore moins. Quand ce dernier affirme avec Corneille qu’Horace ne tue pas sa sœur par nécessité dramatique, il me paraît qu’il réduit, au-delà de ce que propose Corneille, la nécessité dramatique à une nécessité mécanique, pour ensuite mieux accuser le manque de nécessité en Horace. Paradoxalement, sa propre proposition de réécriture d’Horace ne contient pas une telle nécessité, puisque, comme il le dit explicitement, Horace aurait aussi pu conjurer le péril que Camille trahisse Rome en l’enfermant, au lieu de la tuer. Ici encore, Horace n’était point forcé de tuer sa sœur.

Alors j’éclaircis ici mon argument déjà introduit dans l’’observation de lecture’ : nécessité dramatique ou unité d’action dans une tragédie ne peut pas se comprendre autrement que par la présence d’une fatalité tragique : elle consiste en l’application jusqu’à la dernière conséquence de la raison d’État, une application qui doit fatalement, comme montre la pièce, engendrer des conséquences tragiques au plus haut point. Ces conséquences sont déjà évoquées dans l’énoncé de l’oracle à Camille, quoique d’une forme voilée.

Un dernier point : est-ce que je ne pèche pas, avec les critiques sur lesquels je m’appuie, de ce que justement décrie Escola, de défendre « Corneille créateur contre Corneille critique » ? Il en serait ainsi s’il fallait prendre les jugements de Corneille au pied de la lettre, comme sa seule opinion sur le sujet. Or, Maskell1 donne de bonnes raisons pour croire qu’il n’en est pas ainsi.

1Maskell, David (1997) : « Corneille’s Examens Examined : The case of Horace », in : French Studies 51, no° 3, 267-280.

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