Un casse-tête entraînant – « Petite histoire de l’orthographe française » de Marc Wilmet

Présentation par l’éditeur

Dans l’histoire du langage, l’écriture arrive en second et se règle donc sur la prononciation. Pour qu’elle soit dite « phonétique », il suffit qu’à chaque phonème corresponde un seul et même graphème. L’idéal… Quasi réalisé en latin, approché en italien et en espagnol, mais largement inaccessible en français. Pourquoi ?

La cause essentielle tient à l’accroissement du nombre de phonèmes sans augmentation concomitante du nombre de graphèmes. S’ajoutent, au Moyen Âge, le souci ornemental d’étoffer les mots trop courts et, à la Renaissance, des préoccupations étymologiques d’érudits (parfois mal informés).

C’est aussi au XVIe siècle qu’apparaissent les premières velléités de réformes. Les volumes successifs du Dictionnaire de l’Académie auront beau adopter quelques propositions simplificatrices, elles se raréfient d’une édition à l’autre, surtout à partir de l’enseignement obligatoire, dont l’orthographe devient le fer de lance. La dernière tentative en date remonte à 1990. Ses allures de croisade valent qu’on s’y attarde.

crop petite histoire

Chronique

La première question qui se pose à la lecture de ce livre : C’est écrit pour qui, au juste ? L’auteur annonce qu’il veut prendre « une allure buissonnière qui n’ajoute pas le chemin de croix au chemin des écoliers », mais ce n’est pas le moins du monde écrit pour des écoliers. Par contre, il n’y a pas de citations bibliographiques et Wilmet se contente de lister à la fin quelques ouvrages pour apprendre plus, dans un des lesquels on trouverait la quasi-totalité des références non-citées par l’auteur. Donc, pas non plus un livre pour des universitaires, des professionnels du sujet. Alors, ce livre, il est pour qui ?
En fait, il s’avérait être le livre idéal pour moi qui, ayant quelques connaissances linguistiques de base, cherchais une entrée au sujet par voie d’une vue d’ensemble, et avec une focalisation sur les Rectifications récentes. Cette introduction à l’histoire de l’orthographe s’adresse donc au public intéressé. Mais il faut avoir un grand intérêt, c’est sûr. 

L’auteur définit au début quelques notions de base : ce qui est un son, un graphème, un phonème, l’alphabet phonétique internationale … mais ça s’arrête vite. E sourd, e muet, diérèse, synérèse, diphtongue, l’amuïssement des finales sonores, chuitante /ʒ/, « le passage de la labiodentale sonore /v/ en la vélaire sonore /g/ », etc… le lecteur doit en être quitte à démêler le sens de tels termes et expressions du co-texte. Grâce à la multiplicité d’exemples à l’appui, le lecteur intéressé réussira plutôt bien dans cette tentative. Voyons un cas : « En Belgique, nous prononçons généralement le mois de juin avec u consonne comme s’il s’agissait d’un joint de plomberie (avec ou consonne). » Quoi ? Depuis quand la lettre u est-elle une consonne ? Cependant, glissant en lisant par-dessus ce petit écueil, l’exemple fourni de joint fait comprendre comment les Belges prononcent juin.
Pourtant, des fois il n’y a plus de glissement progressif possible, on trébuche carrément et ça prend quelque temps à se relever et continuer sur le chemin de la lecture.
Un exemple : Au XIe et au XIIe siècle, la façon d’écrire des jongleurs et des copistes se fondait sur leur façon de prononcer les mots. Donc (°désignant la graphie de ce temps-là) : « °Neu ou °pié n’ont que faire du d des étymons latins nodum et pedem, le verbe °conseller du i de consiliare, le nom °bourjois du g de bourg et consécutivement du e de bourgeois servant à transformer en chuitante /ʒ/ le /g/ d’agoniser ou de bigoudis. » Alors, ce que je comprends à première vue d’œil : que les jongleurs et copistes avaient fort tendance à ne pas écrire des lettres seulement justifiables sur le plan étymologique ; dans les cas mentionnés : le d, le i, le g. Mais d’où vient ce gérondif (servant) ? Reprenons la lecture : le verbe °conseiller n’a que faire du i de consiliare, le nom °bourjois n’a que faire du g de bourg et du e de bourgeois. Point. J’attends un point ! Mais non, là, c’est le gérondif qui surprend, l’attention est égarée, la phrase m’échappe.
Je crois la rattraper dans une troisième lecture : le gérondif doit se référer au fait que °bourjois n’a que faire du g et du e de ses étymons, et par conséquent °bourjois – /burʒwa/ – a servi à transformer en chuitante /ʒ/ le /g/ d’agoniser ou de bigoudis.
Mais encore incertain, je relis la phrase une quatrième fois. Et finalement je me rends compte de mon erreur pourtant évidente : bourg et bourgeois ne sont pas des étymons latins. Et qu’on a écrit °bourjois – en dépit d’un étymon latin ici non-nommé contenant le g – a servi à transformer en chuitante /ʒ/ le /g/ d’agoniser ou de bigoudis. Alors, pourquoi la confusion ? Le point, pour assurer une lecture fluide, aurait dû être placé après consiliare. Et après, nouvelle phrase : « Le nom °bourjois du g de bourg et consécutivement du e de bourgeois servait à transformer en chuitante /ʒ/ le /g/ d’agoniser ou de bigoudis. »

Alors, même avec la phrase remodelée ainsi, elle garde encore du mystère pour moi. D’abord, il ne m’est pas facile d’imaginer comment la prononciation/écriture d’un nom, et d’un seul, a pu influer sur la prononciation de celle des autres. Soit, pas facile à imaginer, mais possible à imaginer. Par contre, il me paraît qu’on ne prononce pas agoniser avec une chuitante /ʒ/, mais /aɡɔnize/. De même bigoudis : /biɡudi/. Il y a bien un /g/ ici. Peut-être au temps des jongleurs, ou quelque temps après, on prononçait agoniser et bigoudis avec une chuitante /ʒ/ ? Rien qu’une conjecture de ma part. Voilà l’énigme que le texte maintient.

Impavide, dans l’Avant-propos l’auteur assure (ou rassure) : «  … j’ai essayé de conserver à l’écrit un peu de la spontanéité du langage parlé, fait d’excursus (ici renvoyés en note), de phrases nominales, d’incidentes, de parenthèses …  » Franchement, je vois surtout dans le texte la complexité de la langue écrite. Et les parenthèses ne sont pas de parenthèses métaphoriques – comme on dit : « Faisons une petite parenthèse. Parlons d’autre chose. » Non, ce sont littéralement des parenthèses dans le texte, il en est gonflé, ce qui étend sensiblement les phrases et alourdit la lecture.
Un exemple : Vers la fin du 19ième siècle, le latiniste Louis Havet a l’idée de gagner les masses à une orthographe réformée pour que l’Académie, s’étant déclarée fidèle à l’usage, prenne suite. Mais : « Le hic : comment atteindre le grand public ? La naïveté, une sorte de piété ou de superstition collective ne le porteront-elles pas toujours vers une Institution séculaire à ce point murée dans une ignorance prétentieuse et des prérogatives largement autoproclamées (ni l’article 24 des statuts de création, le 22 février 1634, ni l’article 6 des statuts de recréation sous Louis XVIII, le 10 juillet 1816, ne contiennent d’allusion à l’orthographe) que la mobilisation des savants et 7 000 signatures appuyant la pétition ne suffisent pas à lui faire quitter sa hautaine torpeur ? »
Si vous avez compris la phrase à la première ou même deuxième lecture, je vous félicite de cet exploit. Moi, en tout cas, j’ai d’abord eu du mal à lier le « le » de « le porter vers » au « grand public », et puis à suivre le fil du reste de la phrase. Mais relativisons : cet exemple est un des pires.

Visitons, finalement, un emplacement où je ne peux pas suivre l’argumentation de Wilmet. En quant au problème, dans une écriture phonétique, que des homophones sont des homographes, l’auteur confie d’abord au contexte pour résoudre des ambiguïtés, et puis : « Du reste, pour peu qu’un conflit menace, la langue trouve la parade : Jésus-Christ et le Christ (s prononcé) ~ le cri ; une héroïne, des héroïnes (h muet) et un héros, des héros (h aspiré) ~ des zéros ; des amis et des amies (/ami/ en France ; en Wallonie, le féminin allonge la voyelle /i/ :/ami:/) => des amis hommes et des amies femmes. » De ces exemples seul le dernier répond au souci d’homographie, justement en trouvant un moyen pour s’affranchir de l’homophonie. Mais je n’entends pas le problème d’homophonie en Christ et cri, ou héros et zéro, on les prononce différemment. L’auteur veut-il dire que d’abord, dans un passé historique, il y avait homophonie entre les deux mots, mais puis celle-ci a été écartée au point que leur graphie, d’abord homographe, est devenue différente ? J’aurais bien aimé un petit plus d’explication.

Et néanmoins je donne un éclatant 5 étoiles à ce livre ! Pourquoi donc ? Parce que, en fin de compte, il offre vraiment un parcours général de l’histoire de l’orthographe, et pour ça il fait le tri entre le moins important et le vraiment important avec une sûreté épatante. Il montre, par exemple, comment l’affairement centralisateur de l’État réduisait de plus en plus les variétés aussi parlées qu’écrites, jusqu’au moment que les instituteurs brevetés firent de l’orthographe, moyen d’ascension et différentiation sociale, un nouveau culte. Et l’Académie ? Ils font profession de se plier au usage, mais ci cet usage, si le développement naturel de la graphie est proscrit comme « faute », la prétendue norme descriptive se tourne en norme prescriptive. Wilmet peint les grandes lignes du développement dans de telles formules éclaircissantes.
Du reste l’auteur applique le principe : on apprend du passé pour mieux comprendre le présent – je dirais : c’est inutile d’apprendre du passé que pour en apprendre, sans connexion avec l’actualité. Heureusement, cette connexion est très forte, très serrée dans ce traité : l’époque auquel on concède le plus d’espace est… le présent. Wilmet jette de la lumière sur les atouts des Rectifications aussi que sur leurs inconséquences, et, en corollaire, sur un nombre quoique réduit de nouvelles incohérences qu’elles engendrent.

Ce qui est plus, c’est un livre entraînant. Il y a des passages très divertissants, dont mes favoris consistent en les opinions des adversaires des réformes orthographiques, commentées par l’auteur avec une fine ironie.
Et finalement, ce livret est, tout bonnement, joliment écrit. Même les passages difficiles et les phrases labyrinthiques m’ont parus, emporté par l’enthousiasme de l’auteur, plutôt comme des casse-têtes intéressants que de l’hermétisme intellectuel. Les traits d’esprit fusent de tous côtés.

Évaluation: 5 de 5 étoiles

 

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