Les fauteurs de l’orthographe – « Les saisons de la langue » de Yannick Portebois

Titre complet: « Les saisons de la langue : Les écrivains et la réforme de l’orthographe de l’Exposition universelle de 1889 à la Première Guerre mondiale »

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Chronique

  Ce traité sur l’histoire de l’orthographe porte sur la période échauffée, en termes de discussion, de la fin du siècle à la Grande Guerre. Portebois annonce clairement pourquoi elle choisit cette période. D’abord, c’est la première fois dans l’histoire de l’orthographe que ceux qui réclament une réforme appellent directement à l’administration politique de la France, en passant à côté de l’Académie. Puis, même si ce sont les « rectifications » de 1990 qui sont d’actualité, au moment de la publication du livre le final de celles-ci était encore incertain – Portebois s’est alors penchée sur les années 1889-1914 parce que les deux crises orthographiques sont hautement comparables.  

  Dans les introductions à l’histoire de l’orthographe on a tendance à représenter les linguistes de la dite période comme des réformateurs, des progressistes. Leurs arguments sont nets : « La référence aux graphies du moyen-âge devient la référence obligée et une garantie de “science” ». À partir de la Renaissance avec son penchant étymologisant l’orthographie aurait perdu sa simplicité assurée par le principe phonétique. Aux écrivains, dans les mêmes introductions, échoue le rôle peu gratifiant des conservateurs, épaulant le conservatisme – ou soif de pouvoir – de l’Académie. Des conservateurs dont les arguments étonnent par leur apparente mélange de naïveté et ignorance. « La scintillation des étoiles s’éteindrait si on écrivait désormais cintilations » – voyons, par une citation de Ferdinand Brunetière, la portée de tels arguments à première vue d’œil. Cependant, ces raisonnements pour la plupart n’ont pas été pris en compte par les universitaires sauf faisant partie des écrits des appelés réformateurs ; tirés de leur contexte, comme des citations isolées, ils ne peuvent que paraître énormes, sinon monstrueux.

  Dans ce livre Portebois s’est donnée le travail d’étudier à fond, et extensivement, les écrits des écrivains eux-mêmes, sans passer par le relais de leurs adversaires pour connaître leurs opinions sur les propositions de réforme. Et ce travail a fait surgir des faits intéressants. D’abord, qu’on est mal avisé de dépeindre les écrivains comme les conservateurs dans cette affaire. Ils ne s’opposent nullement aux changements, mais ils s’opposent à une réforme dont ils ne perçoivent pas la nécessité et qui leur est octroyée par l’État. Même les plus éloquents défenseurs du status quo de l’orthographe ont leur mot à dire contre la pratique abusive dans les examens d’école et des concours de faire de l’orthographe la pierre d’achoppement de la réussite scolaire et carrière professionnelle des citoyens. Eux aussi estiment que l’enseignement de l’orthographe s’est gonflé hors mesure, accaparant le temps mieux réservé au développement d’autres facultés des élèves. Pourtant, objectent-ils, la conclusion qui devrait s’ensuivre, c’est que l’enseignement doit changer, que les professeurs et jurys des concours doivent montrer de la tolérance et reporter leur attention sur d’autres compétences bien plus importantes des élèves et concurrents – la conclusion, selon eux, n’est pas que l’orthographe, un système qui fonctionne à toute évidence, doit changer. Il y a aura du changement, naturellement, comme il y en a toujours eu, mais c’est le temps et l’usage qui en décideront, pas une commission étatique.

  C’est une position dont Portebois montre les nuances et ramifications dans les prises de parole des écrivains. Elle retrace dans elles, ne formulée que dans ces commencements, une vision de l’écrit toute autre que celle des linguistes du temps, pour lesquels l’écrit n’est que le reflet de l’oral, le premier devant s’accorder au deuxième – le pire des cas, comme Ferdinand Brunot le dénonce en 1905 dans sa fameuse Lettre Ouverte au Ministre, étant l’imitation en sens inverse, les conventions de l’écrit qui altèrent la prononciation des mots. « Les linguistes ne voyaient que le désordre orthographique, ils ne concevaient pas l’idée d’un système orthographique. »
  Les écrivains adoptaient des métaphores botaniques, organicistes pour faire part de leur pressentiment : que la langue est un tout, indivisible, qu’un changement mécanique entraîne le déséquilibre, qui lui appelle autres modifications encore pour rétablir la bonne logique qu’on prétend installer, et puis ces modifications entraînent autres rajustements autre part… Un de deux écrivains dont les commentaires analyse Portebois plus en détail, Remy Gourmont, pense que « [l]angue [orale] et écriture, se spécialisant, sont devenues autonomes, tout en ne cessant jamais d’être pour ainsi dire “abonnées” l’une à l’autre ; elles se dépassent et se nourrissent mutuellement». Il va jusqu’à confondre « langue, pensée, style et orthographe », découplant ainsi la complexité du système.
  Pour une théorie linguistique de l’écrit il faudra attendre les réflexions de Josef Vachek, C. V. Gak, Jaques Anis et Nina Catach, une « théorie fondée sur l’idée de système (par opposition au désordre et à l’arbitraire qu’on avait toujours cru prévaloir) ». Et encore, jusqu’à ce jour, c’est seul Catach qui a fait la tentative de fournir un modèle achevé de l’écrit, le plurisystème de l’orthographe, modèle qui est toutefois, comme remarque Portebois, pas aussi pluri que ça en raison de se baser « sur le système synchronique de l’oral » (Catach cité par Portebois). Jacques Anis, par contre, propose une théorie globale, mais qui reste en état de programme pour des futures recherches : « Anis décrit les signes de ponctuation, les caractères d’imprimerie, la fonction de l’espace typographique, dans une perspective qui tient compte du caractère traditionnel de l’écrit, allant des réalisations matérielles d’écriture vers ce qui en constitue le cœur, la syntaxe, la grammaire et l’orthographe. »

  Bien que la question de recherche de Portebois porte sur les postures des écrivains de 1889-1914, il est complètement justifié qu’elle, dans un chapitre, analyse la théorie sous-jacente de l’orthographe à l’œuvre chez les Académiciens lors de la préparation de la première édition du dictionnaire, car celle-ci préfigure les énoncés des écrivains lors de la crise orthographique au tournant du siècle. Donc, exonérer l’Académie de l’accusation d’une discussion irréfléchie équivaut à mieux comprendre les commentaires qu’on veut si conservateurs et opaques des écrivains.
  En effet, grâce aux explications de Portebois, on relit d’un autre œil l’argumentation des membres de l’Académie, dont l’auteure cite des extraits, une argumentation que les linguistes du 19ième siècle censuraient sévèrement pour ses inconsistances. L’auteure montre également que la conduite de l’Académie émise et résumée par remarque finale de Bossuet préfigure une pensée en éclosion d’un système de l’orthographe qui réapparaît chez les écrivains. Tenant compte de l’écriture autant que de la lecture, Bossuet rejette une principes trop étymologique aussi qu’une strictement phonétique en ajoutant : « On ne lit point lettre a lettre; mais la Figure entière du mot fait son impression tout ensemble sur l’œil et sur l’esprit […] [Les lettres étymologiques] ne sont pas superflues parce qu’autre qu’elles marquent l’origine […] elles ont divers autres usages comme de marquer les longues et les brèves, les lettres fermées et ouvertes, la différence de certains mots que la prononciation ne distingue pas, etc » (Bossuet cité dans « Les Cahiers de François-Fudes de Mézeray », cité par Portebois, ici reproduit dans l’orthographie actuelle). Bossuet explique aussi que l’Académie cherche à transmettre « l’usage constant de ceux qui savent écrire » (ibid.) voulant promouvoir la stabilité de l’usage en orthographe. L’Académie n’a cessé de se vouer à la même démarche durant les siècles suivants.
  Mais le fait est, et voilà en quoi je ne peux pas suivre Portebois, que la prétention de l’Académie de jadis de ne figurer qu’en greffier fidèle de l’usage a perdu sa justesse et de là sa crédibilité au cours du 19ième siècle. Désormais, c’est l’Académie qui fait l’usage, qui le fait forcément si ce n’est pas l’État qui s’en charge. Tout le monde se tourne vers le dictionnaire de l’Académie en besoin d’un jugement sûr pour cause de l’importance capitale que acquiert écrire correctement dans la société française. Il est curieux que Portebois fait bien mention, et plus qu’une fois, du « développement exponentiel du raffinement orthographique au dix-neuvième siècle, sa surcodification formalisée et enseignée par l’école », mais croit être un malentendu la dénonciation du cercle vicieux de « l’Académie attend l’usage, l’usage attend l’Académie » qui fait demander les réformateurs une « réforme par voie administrative » pour sortir du dilemme.

  Sinon, tous les arguments dans ce livre se tiennent. En plus, le travail bibliographique de Portebois est rigoureux et dans la deuxième partie du livre, qui constitue en environ sa moitié, on trouve réunies les textes originaux auxquels elle se réfère : l’auteure cède la voix aux écrivains mêmes.

  Dans la conclusion Portebois ébauche une réflexion rafraîchissante sur les frontières en réalité fluctuantes en sciences de la langue (car c’est elle, une littéraire, qui a élaboré sur un sujet qu’on aurait tendance à remettre au traitement des linguistes). Puis, elle suggère plusieurs pistes de recherche à suivre concernant la relation entre les événements du temps investigué et le manque de réussite final des tentatives de réforme. « En un mot, il s’agit de pénétrer en profondeur dans l’époque, dans ses diverses manifestations et ramifications sociales et politiques. » Finalement, il est agréable que jusqu’au bout de ce travail, jusqu’au bout de cette conclusion, Portebois tient scrupuleusement parole : elle n’affiche pas de partialité en quant à la « vérité orthographique », car, en défaut d’une théorie globale du système de l’orthographe, la prudence conseille de renoncer à un jugement péremptoire.

  Qu’on ne se méprenne pas : c’est un livre académique. Pour ceux d’un intérêt académique, étudiants ou chercheurs intrigués par la période indiquée dans le titre, c’est une lecture très instructive, écrit dans un style fluide, dégagé de préjugés de conformité disciplinaire – une lecture qui remet en lumière le côté obscurci du débat orthographique, le côté des écrivains parfois mal famés comme les conservateurs irraisonnables dans cette histoire.

  [Je ne discute pas les décisions des éditeurs, tel que le prix d’un livre, mais dans ce cas-ci je ne peux me retenir de remarquer que le prix me paraît démesuré. Une consultation par réseau de bibliothèques s’impose pour l’étudiant moyen.]

Évaluation : 5 de 5 étoiles

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