L’illusion perdue, Partie 1 – “Expressing the same by the different” par Igor Dreer

Titre complet: “Expressing the same by the different: The Subjunctive vs. the Indicative in French” (ici l’édition publiée en 2007)

Présentation de l’éditeur
This volume offers an alternative, sign-oriented analysis of the distribution of the French Indicative and Subjunctive. It rejects both government and functions, attributed to both moods, and shows that the distribution of the Indicative and the Subjunctive is motivated by their invariant meanings. The volume illustrates the close interaction between the Indicative and the Subjunctive, as linguistic signs, and signs of other grammatical systems, contextually associated with the invariant meanings of both moods. Special consideration is given to the use of the Indicative and the Subjunctive in texts of different styles and genres.This volume also deals with the diachronic disfavoring of the Subjunctive and especially of the Imperfect Subjunctive that occurred from Old French to Contemporary French. It is argued that this disfavoring was motivated by the narrowing of the invariant meaning of the Contemporary French Subjunctive. All hypotheses are supported by contextualized examples and frequency counts.
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Chronique

[Sans doute, ça aura été la dernière fois que j’aie écrit sur un livre auquel je ne peux pas donner mon appui – le taux émotionnel à payer est trop élevé. J’ai été si séduit par « une forme-une signification », j’ai tant désiré que ça existe. Qu’on excuse donc le ton fougueux de l’article ci-dessous. Il n’y a rien que la jeunesse supporte aussi mal que la perte des illusions ; et puis, on s’attaque sans ménagement à ce qu’on n’a voulu que trop être vrai.]

   Comme ce livre est entièrement dépendant des apports théoriques de l’école de Colombia, on devra s’attarder longuement à discuter son principe de base : une forme-une signification ; une fondation qui me paraît peu sûre. Du reste, l’auteur dévoue un chapitre à expliquer la théorie de Colombia en se concentrant sur dite principe.  

   Tout d’abord, elle prend appui sur le constat de Saussure d’une séparation entre langue et parole. La langue est le système abstrait de l’entièreté des signifiants et signifiés d’un idiome, la parole est la réalisation de ce système, son emploi actuel dans la communication. L’école de Colombia précise, et je conçois qu’ici encore ils interprètent Saussure fidèlement : la langue est l’outil, la parole l’utilisation de l’outil. Les phrases multiples, ou les messages communicatifs individuellement composées, n’appartiennent pas plus à la langue que les fugues de Bach fassent partie des instruments qui les jouent (cf. 58). Mais l’école de Colombia va plus loin encore. Elle prétend que Saussure voulait stipuler que les phrases, étant des idées communiquées/messages, sont extra-linguistiques et donc pas analysables pour la linguistique (cf. 50). Dreer attribue à Saussure cette vue par une citation qui dit toute autre chose (se trouvant à la page 35).
Mais soit, concédant ce point pour le moment. Dans ce cas-ci, il est curieux de constater tout ce que l’école de Colombia conçoit comme un signe, une unité linguistique qui porte le prétendu signifié unique et invariant. Parce que ce signe ne se constitue pas seulement par des phonèmes, morphèmes, mots ou mots-composés, mais aussi par l’ordre des paroles, des locutions, expressions idiomatiques, oui, même des phrases entières et, en fin de compte, aussi des unités de discours plus étendues, voire des textes entiers (cf. 61). Bien sûr on ne peut pas s’éclaircir sur un signifié des phrases, suite de phrases, paragraphes etc. qu’en décodant avant les signifiés de tous les signes qui les composent, et ensuite, dans un travail d’arrangement mental et d’inférence, en extraire le prétendu signifié unique et invariable. Alors, si je ne me méprends pas, c’est exactement la définition des théories dont l’école de Colombia tâche de se détacher : « the meaning of the sentence is inferred from the semantic values of its component parts » (56).
   Surprenant dans ce sens est aussi la reproche de Colombia aux « sentence-oriented lingustics » d’avoir introduit avec la phrase une unité d’analyse qui est extra-linguistique, car la phrase serait le message, la parole arbitraire, tandis que le signe appartient au domaine de la langue. Mais si ensuite on dit que les phrases, même des parts du discours et des textes – tous composés d’une variété infinie des combinaisons des mots – peuvent être des signes, où, s’il vous plaît, est la différence ?
   Ce qui nous mène directement à un autre point : Colombia accuse les approches « sentences-based » d’avoir introduit l’aléatoire dans la langue en ne poursuivant pas l’idéal d’une forme-une signification. Mais je ne vois que d’aléatoire dans les réponses de Colombia à la question ce que sont des signes linguistiques.

   Malheureusement, Dreer ne prend pas assez en compte les critiques qui ont été levées contre l’école de Colombia. Il ne cesse de répéter que celle-ci souligne « un signe a une seule signification invariable », que ce ne sont pas les différents contextes qui dotent le signe d’un signifié, mais que c’est l’unique signifié invariable qui motive la distribution du signe dans de différents contextes. Cette nuance de l’école, cependant, me paraît être une sophistication, une différence de perspective tout au plus et rien d’autre. Dreer note dûment la critique de Larreya qu’avec la distinction entre signifié invariable, mais messages multiples dans la phrase, on adopte en réalité implicitement l’idée de la polysémie du signe, ce que les approches « sentence-oriented » ne font qu’ouvertement. Il est intéressant que Dreer ne réponde à cette critique qu’en rehaussant le propos principal de l’école de Colombia : une forme-une signification, mais apparence dans des contextes multiples dont le décodeur infère des messages multiples (cf. 58). Ce n’est pas une réponse à la critique : c’est la réitération du propos critiqué.
   Voyons donc un exemple que Dreer donne pour un tel signifié unique et invariable, du verbe drive en anglais. Après l’analyse de quelques phrases, il en extrait « LEED/TRANSPORT X OR CAUSE X TO MOVE » comme le signifié unique et invariable (cf. 59). Mais on voit que ce sont deux signifiés reliés par la conjonction OR. J’ajoute que l’interprétation, ou abstraction, de « John drove his wife crazy » (ibid.) comme « CAUSED X TO MOVE » (ibid.) est erronée, l’emploi figuratif dans cette phrase de drive exige un autre signifié encore, c’est-à-dire, « CAUSE X TO BECOME ». Bien sûr Dreer dirait que « CAUSE X TO BECOME » n’est qu’une inférence de « CAUSE X TO MOVE » : donc, on le voit encore, la polysémie reste bien dans l’école de Colombia, mais elle est cachée sous le travail d’inférence que l’esprit humain doit faire pour établir le sens des signifiants dans leur contexte.

Mais donnons un autre exemple encore d’un signifié qu’on prétend être unique pendant qu’en réalité il est multiple. « [T]he single invariant meaning motivates all the contextual messages » (60) du mot anglais shy : « X KEEP AWAY/WITHDRAW FROM/AVOID Y » (ibid.). Ce sont bien trois signifiés, séparés par un trait transversal. Évidemment, parce que c’est autre chose si on dit de quelqu’un « he shies away from x », un mouvement de recul qui peut aussi être corporel, et dire qu’une personne est timide, qu’elle n’entre pas facilement en contact avec des autres.

   Du reste Dreer relève lui-même que des relations multiples entre les différents signes, il découle qu’il n’y a pas une seule signification qui rende proprement compte de tous les aspects de son usage (cf. 63). « In other words, linguistic signs mean a set of concepts rather than have a strict single meaning » (ibid.). Toutefois, la langue comprendrait un nombre limité de signifiés invariants des signifiants, pas un nombre indéfini des messages composés par ces signifiés.
   Mais, encore, si ce nombre indéfini peut être des signes – en disant simplement qu’une phrase est un signe, pas un message – où est la différence ? On arrive au même nombre potentiellement illimité, et il n’y a pas de soulagement pour ce facteur que l’école de Colombia met en avant constamment, la capacité limitée de la mémoire des êtres humains.

   Dreer cite Kirsner 2004 en postulant que l’école de Colombia théorise « different uses of a sign as ‘different extralinguistic strategies for the use of a (monosemic) meaning rather than different (polysemous) meanings in themselves’ » (31). Il y a bien des représentants de Colombia (dont Dreer cite David) qui disent qu’on peut se passer du concept des stratégies, mais Dreer l’adopte, donc, disons ce que c’est : « a regular or standardized combination of a particular meaning with other meanings to contribute to particular messages » (70). Une manière bien idiosyncratique de définir ‘stratégie’, mais continuons : pour une telle ‘stratégie’, Dreer donne l’exemple de la combinaison du subjonctif avec une expression superlative. « C’est la meilleure chose qu’on puisse leur offrir » (71). Voilà que nous nous trouvons en présence d’une combinaison des unités linguistiques, et c’est de leur combinaison qu’on extrait le sens. Voilà le procédé dont Colombia accuse les approches « sentence-oriented ». Et pour ne pas tomber sous la même accusation, au lieu d’une combinaison des unités linguistiques, on parle des « stratégies ». Encore une fois on chipote sur les mots.
   David et autres ont raison. On aurait pu classer la combinaison de deux signes ‘expression superlative’ et ‘subjonctif’ comme un seul signe linguistique, employant cette autre stratégie de Colombia pour éviter la polysémie du signe linguistique : multiplier arbitrairement et potentiellement infiniment le nombre de signes linguistiques.

   Évidemment la prétention de l’école de Colombia échoue sur des cas d’homonymie. Dreer analyse celle entre l’usage de l’indicatif et le subjonctif présent dans des phrases où leurs formes sont les mêmes et où ils peuvent apparaître de même droit. Curieusement, dans de tels cas l’auteur parle de « maximum specific messages » ayant employé – Dreer citant Tobin 1995 – « a minimum number of linguistic signs with vague invariant meanings » (69). En quoi est-ce que c’est maximalement spécifique si on ne sait pas si l’encodeur a employé le subjonctif ou l’indicatif ? Et comment des significations vagues peuvent-elles être maximalement spécifiques?

   Et voilà à la même page du livre une autre des affirmations surprenantes de Dreer : « The limitedness of human memory […] facilitates the decoder’s drawing conclusions in the process of communication » (ibid.). C’est tout le contraire : plus qu’on sache du monde, plus qu’on puisse stocker de ça dans sa mémoire, plus c’est facile de faire les inférences adéquates du message d’une communication.

   Cherchons de concentrer un peu ce qui me paraît contradictoire dans la réalité des propositions de l’école de Colombia en comparaison avec les reproches qu’elle porte aux autres approches.
   Premièrement, rappelons-le-nous : les significations des unités linguistiques dans les approches “sentence-oriented” résultent en partie de leur arrangement, c’est-à-dire, de leur contexte d’autres unités. Au contraire, l’école de Colombia va jusqu’à déclarer être des signes tout court ce que pour les autres approches sont des contextes. La terminologie est différente, mais la réalité est la même : on ne fait que chipoter sur les mots et vend ça comme une réelle distinction conceptuelle. Seul le signe serait un concept linguistique et les théories « sentence-oriented » manieraient des « concepts outside of langage, which are sentences and their constitutents » (41). Et voilà que l’école de Colombia déclare des phrases être eux aussi des signes linguistiques. Grâce à ce changement purement terminologique, bien sûr, on ne manie plus des concepts extra-linguistiques comme font les autres…
   Deuxièmement, les prétendus « signifiants uniques et invariants » comportent des traits transversaux mal employés, car cachant une réelle différence de sens, ou contiennent même carrément, ne plus cachant rien à la polysémie du signe, une coordination disjonctive telle que ou.
   Troisièmement, l’école de Colombia fait un jeu de mots entre « une forme-une signification » et les messages, ou significations multiples, dans lesquels entre la signification unique de la forme unique. La différence serait entre ‘signification dans le système de la langue’ et ‘signification dans le système de la parole’. Ici l’école, et allant en ceci bien au-delà de Saussure, s’invente un signifié (une signification) pour de diverses manifestations de la parole. Colombia allège que les approches « sentence-oriented » font des interprétations des messages une partie de la langue et des significations linguistiques (cf. 42). Voilà la différence entre ‘signification de message’ et ‘signification du signe’ qu’ils dressent. En conséquence, de ce que font les approches « sentence-oriented », l’usage des signes linguistiques serait imprévisible, car on ne peut pas produire un algorithme pouvant rendre toutes les interprétations possibles d’un signe (ebd.). Mais l’école de Colombia ne soutient pas moins que les messages sont potentiellement infinis. Donc, on a des significations potentiellement infinies des messages.
   De là, le dernier point : l’effort pour la mémoire, que Colombia croit réduit dans sa théorie, reste parfaitement le même. Au lieu d’un nombre indéfini de combinaison des unités linguistiques qui comportent un sens, on a un nombre indéfini des signes ou des ‘stratégies’ comportant un sens que le décodeur d’un énoncé faut se rappeler. Dree écrit : « Polysemy creates an excessive communicative burden of remembering all the possible uses of a form and inferring which particular meaning has been exploited for each specific context » (31). Répondons : L’école de Colombia taxe la mémoire excessivement en découplant les signes linguistiques et des ‘stratégies’ qui motivent des messages de contextes spécifiques, dont on doit inférer la signification.

   Alors je ne me soucie guère des écoles ou approches et de leurs fondements théoriques. Mais en lisant l’ouvrage de Dreer je me suis rendu compte que je partage trois idées centrales qu’ont en commun l’école de Colombia et l’approche cognitive : que différences en forme se laissent expliquer autre que par formalisme, qu’elles ont donc un sens pertinent pour la communication ; que sens/signification, c’est la clé pour comprendre la grammaire ; qu’il faudra catégoriser des significations diverses, donc, arriver à des significations communes, d’un degré élevé de schématisation (cf. 29). Mais, en quant à ce dernier point, contrairement à l’école de Colombia, je n’entends pas qu’une forme-une signification doit être une nécessité, donc préconception théorique. Si les faits pointent vers un prototype avec des sub-schémas en plus d’un schéma de base, il faut s’accorder aux faits. Mais ça ne veut point dire de devoir se rappeler des nombres infinis des sub-schémas. Pour le constater, voici [à apparaître prochainement sur ce blog] mon rapport sur la théorie du subjonctif avancée par Winters qui poursuit l’approche cognitive.

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