L’illusion perdue, Partie 2 – “Expressing the same by the different” par Igor Dreer

Titre complet: “Expressing the same by the different: The Subjunctive vs. the Indicative in French” (ici l’édition publiée en 2007)
expressing the same by

[Cette entrée est la suite immédiate de celle-ci qui discute le principe de base de Dreer : une forme-une signification. L’indicatif aurait une seule signification : événement. Le subjonctif n’aurait également qu’une seule : alternative à l’événement.]

   Mais, enfin, venons à nos moutons : Selon Dreer, qu’est-ce que c’est que le signifié du signe du subjonctif par rapport à celui de l’indicatif ? Réponse : en employant le mode de l’indicatif, l’encodeur s’engage à un événement en en exprimant la factualité, pendant qu’avec le subjonctif, il évite de s’engager à l’événement en impliquant un événement alternatif.
   Il me paraît clair qu’on parle d’une attitude de l’encodeur vis-à-vis des événements, donc, d’une visée psychique. Alors je perçois un rapprochement de la théorie du subjonctif de Dreer, inavoué par lui-même, à certaines théories d’ordre psycho-sémantique – je le remarque seulement en passant, c’est tout. Le rapprochement paraît encore renforcé par l’analyse de Dreer des ‘stratégies’ de l’utilisation des deux modes en rapport avec d’autres signes linguistiques, une stratégie étant que l’encodeur se sert de l’indicatif pour décrire objectivement un événement et du subjonctif pour signaler son attitude vis-à-vis de celui-ci (cf. 83s.). Mais pour raccourcir en général Dreer écrit de « Occurrence » (événement) et « Alternative to Occurrence ».  

   D’où lui vient-il, ce signifié ? Comment l’a-t-il inféré ? Ironiquement, il l’a inféré de l’analyse minutieuse de l’usage réel du subjonctif dans des énoncés concrets, écrits comme des phrases, ou même du macro-niveau des discours, donc, en se tournant vers ce nombre potentiellement infini de messages – ironiquement, oui, mais, bien-entendu, il n’aurait pas pu procéder autrement. On est bien dans les méandres de la parole, jusqu’au point que l’école de Colombia recourt aussi à des « ‘quantitative methods of validation’ showing ‘a statistical skewing in favor of one or the other meaning » (73) du signe du subjonctif.
   Plus encore, il est impossible de tester la théorie de l’auteur en quant à la signification de l’indicatif et celle du subjonctif sans se tourner vers les explications des honnies approches « sentence-oriented ». Je donne un exemple. En Rhinocéros de Ionesco, Dudard se transforme soudainement en rhinocéros. « Though Dudard understands Berengers shock, he sees no reason to dramatize the event and to exaggerate its danger » (138). Donc, il pointerait vers l’alternative d’un comportement moins alarmé en disant : « Je comprends que vous ayez été choqué » (cité par Dreer, 139). Je crois que, dans ce cas-ci, l’interprétation de Dreer peut être juste, mais je le crois uniquement parce que je dispose d’un critère externe pour la vérifier. Ce critère me vient justement de la grammaire « sentence-oriented » : c’est le simple fait lexique que ‘comprendre’ peut signifier deux choses, comprendre quelque chose de façon intellectuelle ou de façon appréciative (la différence en anglais étant « to realize » et « to appreciate ») (cf. 137s.). Ajoutant que souvent la compréhension appréciative est d’ordre empathique.
   Si une théorie ne peut pas se référer à un critère externe, il n’y a pas moyen de la prouver, son argumentation doit rester circulaire. Voilà pourquoi Dreer a besoin de se remettre aux critères « sentence-oriented » pour fonder ses interprétations, et voilà pourquoi celles-ci perdent beaucoup de leur valeur chaque fois qu’il omet de le faire.

   Examinons de plus près une analyse d’un dernier mot d’un accusé devant le tribunal (rapporté par le quotidien Libération) : « À toutes les familles touchées…, je souhaite que le temps leur permettra d’entendre ce que je vais leur dire : je leur demande pardon » (cité par Dreer, 95). L’auteur explique : en mettant l’indicatif l’encodeur souligne la probabilité d’un événement ou fait part d’un fort espoir. Par contre, l’auteur dit aussi que des expressions idiomatiques telles que « Béni soit le nom du Très-Haut » (94) envisagent réellement la possibilité du contraire, dans ce cas-ci, que le nom du Très-Haut soit blasphémé. Réfléchissons sur cette allégation : une personne religieuse pourrait-elle formuler une telle prière autrement qu’avec la certitude de la probabilité de l’événement et avec un fort espoir ? Alors, non. Cependant, pourquoi cette prière ne comporte-t-elle pas l’indicatif, tandis que l’exemple avant cité de Dreer si le fait ?
   Plus probable est donc l’explication de Soutet (2004, 41) : que cette tournure optative « n’est qu’une manière indirecte d’asserter que le nom du Très-Haut est béni » (94). Du reste, en quant aux paroles de l’accusé, plus raisonnée paraît une des explications des approches « sentence-oriented » que Dreer rejette : l’emploi de l’indicatif est dû au fait que l’événement (le pardon) est projeté dans le futur par l’environnement du verbe dans la phrase. Pourtant, Dreer dit qu’il ne voit pas d’environnement lexical qui justifierait une telle lecture. Vraiment ? Et « le temps » ? Et le futur proche « je vais leur dire » clarifiant que l’entendement que souhaite l’accusé de la part des familles est projeté avec le « le temps » dans un futur bien plus éloigné que le futur proche ?

   Dans le livre on trébuche sur beaucoup d’analyses qui frappent par être en toute apparence fausses, sans marge d’interprétation possible.
   Par exemple, l’auteur analyse la situation suivante : un psychiatre s’indigne de la façon dont une de ses patientes élève ses enfants devant le mari de cette femme. Le mari répond qu’il faut se montrer indulgent avec elle, car elle aurait souffert beaucoup. Le psychiatre : « Je conteste […] qu’une chose aussi inutile que la souffrance puisse donner des droits quels qu’ils soient, à qui que ce soit, sur quoi que ce soit » (cité par Dreer, 104). Voyons comment l’auteur met son signifié unique et invariable de « Alternative to Occurrence » dans cette phrase : « The multiple use of the Subjunctive implies a strong alternative to the way that she [la femme] is going to educate the children » (104). Alors, non. Le subjonctif ici dit simplement qu’il n’y a aucun droit pour personne en aucune matière que conférerait le fait d’avoir souffert. Peut-être pourrait-on dire que le psychiatre envisage l’alternative, tout en la niant, que si, la douleur confère quelques droits à quelques personnes en quelques matières, mais clairement ici les trois subjonctifs n’impliquent pas qu’il envisage une éducation alternative pour les enfants de la femme.
   Il semble souvent que seulement par de telles acrobaties d’interprétation Dreer puisse maintenir l’idéal d’une forme(le subjonctif)-une signification(« Alternative to Occurrence »). Toutefois, il faut louer son honnêteté pour montrer et discuter tels exemples compliquant sa préconception théorique.

   Poursuivons de passer en revue les échantillons d’argumentation douteuse.
   D’un côté, l’auteur dit qu’« Occurrence », de l’indicatif, impliquant un engagement de la part du locuteur, est plus apt à relationner de la responsabilité personnelle avec un événement qu’« Alternative to Occurrence » du subjonctif (cf. 113). Pour cette raison on mettrait le subjonctif dans la phrase dépersonnalisée : « Il semble qu’il ait raison ». Mais, enchaîne l’auteur avec son honnêteté louable de toujours, les cas de « il paraît que », « il apparaît que » et « il se trouve que » paraissent contredire la théorie, parce qu’ils favorisent fortement l’emploi de l’indicatif. Il dit toutefois qu’en réalité il n’y a pas de contradiction, parce que ces tournures sous-entendent que la proposition qu’ils introduisent est probable ou vraie, et impliquent ainsi un engagement relatif de l’énonciateur à l’événement désigné (cf. 114).
   Franchement, je ne vois pas en quoi « Il semble que » dénote que l’événement en la proposition suivante est moins probable qu’en « Il paraît que » ; « Il semble que » et « Il paraît que » ne se séparent que par une différence sémantique minime, soit inexistante. Sans doute, Dreer dirait qu’il faut qu’ils signifient autre chose, car sinon, on n’utiliserait pas avec l’un l’indicatif, avec l’autre le subjonctif – et nous nous voyons autre fois en face de cette argumentation circulaire accusée déjà plus haut.

   Comme on parle déjà d’elle : Dreer se réfère à Guillaume qui dit que les approches « sentence-oriented » déterminent la signification des formes par leurs emplois les plus fréquents, mais que ces significations ne sont pas suffisamment abstraites pour rendre compte de tous les emplois des formes (cf. 118). Donc, opine Guillaume : « Ceci explique qu’il ait toujours quelque disconvenance entre les définitions que la grammaire traditionnelle donne d’une forme et les emplois réels de cette forme […] (cité par Dreer, 118). Selon Dreer, ici Guillaume emploie le subjonctif pour souligner son non-engagement vis-à-vis des approches « sentence-oriented » critiquées dans la phrase et qu’il donne à entendre qu’il y a une alternative à ces approches ; comme il se présente à nous alors un cas d’« Alternative to Occurrence », le subjonctif s’explique.
   Pourtant la phrase dit que l’événement (occurrence), ou le sujet, est la disconvenance entre etc., qui se trouve expliquée par le fait que les significations des plus fréquents emplois des formes ne sont pas suffisamment abstraites. Étant l’événement la disconvenance, l’alternative à l’événement (Alternative to Occurrence) serait la non-disconvenance, l’accord. Mais l’accord, le rapport exact, donnerait raison aux approches « sentence-oriented », ce qui, évidemment, Guillaume ne peut avoir eu en tête en écrivant la phrase. Qu’est-ce que fait Dreer alors, dans cette phrase-ci et dans beaucoup d’autres ? Se détachant de ce que la phrase dit réellement, il y cherche à extraire un quelconque événement dont l’énonciateur de la phrase pourrait envisager une alternative, et dans le cas de Guillaume, ça peut bien être une alternative aux approches « sentence-oriented ». Peu importe ce que dit la phrase ! Il faut confirmer la théorie de base que le subjonctif exprime « Alternative to Occurrence » ! Et il faut la confirmer parce qu’elle se base sur la doctrine infaillible « une forme-une signification » ; une circularité d’argumentation des plus belles.

   Autre exemple : « de ce que » suivi d’un subjonctif mettrait en relief que l’énonciateur commente un fait en impliquant son alternative, tandis que « de ce que » suivi de l’indicatif fournirait une description relativement objective du fait (cf. 134). Faisons la preuve avec un exemple de contraste : « Je suis heureux de ce que tu sois venu. / Je suis heureux de ce que tu es venu. » En effet il est possible que quelqu’un qui dit le premier soit plus enclin à considérer l’alternative que l’autre ne viendrait pas et soit donc surtout heureux du fait qu’il est venu, après tout ; tandis que, dans ce deuxième cas, l’arrivée de l’autre allait de soi, mais, étant une personne chère à l’énonciateur, ne lui fait pas moins heureux, ce qu’il exprime.
   Pourtant, venons à une autre interprétation forcée de Dreer d’un exemple de son corpus : « Aurelien reflects upon the futility of his attempts to dominate her rather than considering an alternative of what he might have done […] » (135). La phrase pertinente commentée : « Il est à chaque fois humilié dans son stupide orgueil d’homme, de ce qu’il n’a pas fait de cette femme sa chose » (ibid.). Cependant, est-ce que le fait qu’il pense que son orgueil est « stupide » ne laisse pas entrevoir qu’il considère une alternative à son comportement motivé jusqu’alors par cet orgueil ? Sinon, comment peut-il penser que son orgueil d’homme est stupide et ne le mène nulle part ? Il dit : C’est stupide – alors il implique : il faut faire autre chose. Bien entendu : je ne dis pas que l’interprétation de Dreer est impossible. Je dis qu’elle est douteuse, et d’autant plus douteuse qu’il aurait argué exactement de la même façon comment je viens de le faire si un subjonctif s’était trouvé à la place de l’indicatif – et c’est le cercle perpétuel de son argumentation. On ne fait que tourner en rond.

   Et encore une analyse erronée : à l’aide d’un exemple Dreer (cf. 140) cherche à expliquer pourquoi on ne peut pas seulement mettre le subjonctif après le fait que, mais aussi l’indicatif (Grévisse, comme il le note auparavant, y ne voyait pas de différence sémantique). Dans une entrevue avec un journaliste de Libération, un haut responsable de l’UE commente sur la remarque du premier que dans l’administration de l’UE les pays moins développés n’obtiennent pas de postes importants. Selon Dreer, en se servant de l’indicatif le responsable, comme le veut l’ironie de cet usage de l’indicatif, confirmerait  le fait de la répartition déséquilibrée des postes, mais reprocherait au journaliste son attitude envers ce fait : « Je trouve donc surprenant votre affirmation concernant le fait qu’aucun de ces services n’est ‘essentiel’ » (cité par Dreer, 140). En vérité, le seul fait auquel le responsable se réfère dans cette phrase est l’affirmation du journaliste que les postes qu’ont les représentants des pays moins développés ne sont pas essentiels. C’est ça ce que trouve le responsable surprenant, et c’est ça ce qu’il, on le sous-entend, reproche au journaliste. Ici il ne confirme pas du tout la répartition inégale des postes, car tous sont, selon lui, essentiels.

   Et pour venir à une argumentation directement contradictoire : « Il n’est pas du tout sûr que vous ayez la peste », le docteur Rieux dit à son patient dans le roman sur cette plage par Camus. Donc, malgré les symptômes qu’il constate, il ne veut pas exclure une alternative à son diagnostic (cf. 149). J’en conclus que s’il avait dit : « Il n’est pas du tout sûr que vous avez la peste » il n’aurait pas eu ce doute, il aurait été certain que son patient a la peste. Et maintenant, voyons comment Dreer explique la présence de l’indicatif, ici dans Caligula du même Camus. Cherea dit à Caesonia que Caligula exécute de plus en plus de gens. Caesonia lui demande s’il a jamais su aimer. Cherea répond : « Nous sommes maintenant trop vieux pour apprendre à la faire, Caesonia. Et d’ailleurs, il n’est pas sûr que Caligula nous en laissera le temps » (cf. 150, cité par Dreer). Selon Dreer, en se servant de l’indicatif, Cherea exprime sa pensée qu’ils vont mourir sous Caligula, n’envisageant donc pas l’alternative qu’ils vont encore vivre longtemps sous son régime (cf. 149). Mais attendons et revenons en arrière. L’indicatif dans la phrase « Il n’est pas sûr que vous avez la peste » signifie à peu près le contraire, c’est-à-dire, qu’il est sûr qu’on a la peste (suivant la logique de Dreer qu’on a vu plus haut), mais « Il n’est pas sûr qu’il nous en laissera le temps » signifie, au contraire, que sûrement il n’en laissera le temps ? Mettons la phrase de Cherea au subjonctif : « Il n’est pas sûr que Caligula nous en laisse le temps. » Comme la phrase à l’indicatif signifie que, en effet, il n’en laissera pas le temps, au subjonctif il faut donc signifier, suivant toujours la logique de Dreer, que non, il en laissera le temps, que Cherea et Caesonia vivront alors encore assez longtemps sous Caligula pour apprendre à aimer. Très confuses alors, nous revenons encore en arrière et comparons avec l’autre exemple (ce qui ne fait accroître notre confusion) : Le subjonctif dans la phrase « Il n’est pas sûr que vous ayez la peste » souligne l’incertitude du diagnostic de la peste, tandis que dans « Il n’est pas sûr qu’ils nous en laisse [subjonctif] le temps » se trouve, par contre, souligné la certitude qu’il en laissera le temps (encore, selon la logique de Dreer).
   Dans Le Malentendu de Camus : « Jan, je ne puis croire qu’elles ne t’aient pas reconnu tout à l’heure. Une mère reconnaît toujours son fils » (cité par Dreer 150). Analyse de Dreer : « She implies with the Subjunctive that the mother and sister should have recognised their son » (ibid.), ce qui est alors l’alternative à l’événement. Dans Les jeunes filles de Montherlant Costals refuse sans arrêt les avances d’une jeune fille, qui réagit en montrant son opiniâtreté amoureuse : « Non, non, non, je ne puis pas croire que vous me refuserez éternellement » (150). Comme la fille ne peut pas croire que Costals la rejette toujours, selon Dreer, elle y met l’indicatif pour relever son refus d’y croire (cf. 150). Surpris, nous revenons en arrière, et nous concluons que « Je ne puis croire qu’elles ne t’ont pas reconnu à l’heure », en indicatif alors, aurait signifié exactement la même chose que la phrase signifie déjà au subjonctif. Dreer aurait écrit, par analogie de ce qu’il a écrit sur la phrase au subjonctif : « She emphasises with the Indicative that the mother and sister should have recognised their son. » Dreer fait éclater ici lui-même son principe de la différence de signification, sans exception, entre l’indicatif et le subjonctif. Et il le fait éclater doublement. Car mettons la phrase de la jeune fille au subjonctif : « Je ne puis pas croire que vous me refusiez éternellement », phrase qui aurait eu la même signification que celle de l’indicatif selon l’analyse que Dreer en donne. Si la phrase avait été au subjonctif, Dreer aurait écrit sur elle : « She implies with the Subjonctive that Costal should not refuse her », impliquant alors l’alternative à l’événement de son refus.

   Mais arrêtons-nous ici ; que suffisent les échantillons donnés et discutés. À ce point du livre, j’aurais dû arrêter la lecture, exaspéré comme j’étais. Pourtant, j’ai continué à lire. Mon exaspération n’a cessé de croître. Je pourrais prolonger bien loin encore cette série de défauts dans l’analyse des exemples de Dreer sur les niveaux aussi bien micro (décrit jusqu’ici) que macro. En effet, j’ai lu le livre jusqu’au bout, et les défauts ne diminuent pas. Mais en vérité je ne vois pas l’intérêt d’un tel exercice de continuer à les énumérer, donc, j’en désiste.

   J’en désiste, oui, mais c’est plus fort que moi : il faut que je fasse encore part de mon plus grand sujet d’agacement. C’est l’explication de la signification de l’imparfait du subjonctif. Vous et moi, les gens fourvoyés par la grammaire « sentence-based », nous dirons sans doute que c’est, avant toute autre chose, la concordance des temps qui décide de l’emploi du subjonctif présent et de l’imparfait du subjonctif. Mais Dreer nous fait voir dès le début qu’il considère cette explication erronée (cf. 201ss.). La sienne : le subjonctif implique une alternative pertinente tandis que l’imparfait du subjonctif implique une alternative moins pertinente pour l’énonciateur. Donc au signifié du signe du subjonctif (« Alternative to Occurence ») s’ajoute le signifié de la forme de l’imparfait du subjonctif (« Less Relevant ») (cf. 218s.).
   Dans Après dix ans de Maurois (1946) un mari se trouve ainsi interpellé par sa femme : « Et pourquoi diable vous a-t-elle appelée dès ce matin ? » (cité par Dreer, 239). Auquel le mari répond : « Après une longue absence, elle veut revoir ses amis ; c’est naturel. » Bien entendu, le mari était enamouré de cette femme il y a dix ans. Et l’épouse réplique à l’instant : « Je ne savais pas que nous fussions ses amis. » Je dirais : voilà une femme assez cultivée, ou assez présomptueuse, pour avoir acquis le habitus de respecter la concordance des temps. Dreer dit : L’imparfait du subjonctif implique que, quelles que fussent un jour les relations entre cette femme et le mari, elles ne sont plus pertinentes à présent (cf. ibid.). C’est une explication si forcée au point qu’elle est fausse. Car évidemment cette femme dont on parle est autant importante pour l’époux que pour l’épouse, qui réagit énervée à la mention qu’elle a contacté son mari (« Et pourquoi diable… ») et répond nettement que, comme à sa connaissance on n’est pas amis avec cette femme, il n’y a pas de raison pour que cette femme se mette en contact avec son mari. Par quoi elle donne à sous-entendre : tu devrais seul avoir contact avec des femmes qui sont nos amis communs. On voit que cette femme (ou l’idée d’une femme autre qu’elle dans la vie de son mari) est importante à l’épouse, et, naturellement, elle l’est également pour l’homme ayant été entiché d’elle dans le passé. Par conséquent, contrairement à l’analyse de Dreer, il n’y pas de « Less Relevance » ici.
   Autre exemple du même ordre d’erreur d’analyse entraînée par le mépris flagrant des temps grammaticaux (c’est de la grammaire « sentence-oriented », donc, apparemment, on se croit le droit de la mépriser impunément) : Maigret fait le guet avec des collègues devant un hôtel, attendant l’arrivée d’un assassin qui cherche à tuer une femme dont il ignore encore où elle loge, raison pourquoi dit assassin fait le tour des hôtels de Londres. Dreer relève que Maigret a traversé la Manche uniquement pour attraper le tueur dans cette ville (cf. 241). « Therefore, Maigret’s expectation that the suspect might appear at the hotel is expressed by the Present Subjunctive » (ibid.). « Voulez-vous surveiller le hall et m’avertir dès qu’il arrivera ? » (ibid.) demande Maigret à un de ses collègues anglais. Et celui-ci, de toute évidence, répond qu’il faudra attendre quelque temps avant que le tueur n’entre en scène : « Avant qu’il en soit à la lettre S, il se passera encore du temps, sir. » Première erreur : contrairement à la représentation de Dreer, dans ce passage, comme je viens de le décrire correctement de ma part, ce n’est pas Maigret qui emploie le subjonctif présent en répondant, c’est son collègue (je l’ai vérifié dans l’histoire même, s’appelant, du reste, Le Revolver de Maigret) ; et ce collègue tâche plutôt de mitiger l’empressement de Maigret qu’au lieu d’en souligner la pertinence. Deuxième erreur, capitale ici : c’est impossible de mettre dans cette phrase un imparfait du subjonctif si on ne veut pas porter le coup de grâce à la concordance des temps ; en autre mots : c’est impossible de le mettre ici. La visée de la phrase est au futur (il se passera…), donc, il y aura du futur avant que l’assassin n’apparaisse. L’imparfait est un temps du passé – il n’y a rien à chercher ici, il n’y aurait pas pu paraître autre chose que le subjonctif présent, donc, c’est complètement à côté de la plaque de parler de « More Relevant Alternative to Occurrence » ou de ce je ne sais quoi pour justifier son apparition et l’écartement de l’imparfait du subjonctif.

   Cela me dépasse que l’auteur croie que sa théorie de différence entre les degrés de pertinence se trouve confirmée par le fait que le présent du subjonctif soit favorisé si l’énonciateur est la première personne grammaticale, et que, par contre, l’imparfait du subjonctif soit favorisé si on parle de quelqu’un en la troisième personne grammaticale.
   Ce qui est plus proche à moi ou ce que je dis et fais moi-même, c’est plus pertinent pour moi (étant moi l’énonciateur) que les dires, faits et gestes d’un tiers, qui sont en comparaison moins pertinents. Ce n’est que naturel, bien sûr. Mais ce qui aussi n’est que naturel, et ce que Dreer ignore entièrement, ce qu’il a dressé son statistique suite au dépouillement des textes narratives, des romans, ce qui est plus, des romans de structure narrative plutôt classique (pas le chamboulement du Nouveau Roman là-dedans), il a ignoré que, dans la majorité des cas, dans ces textes-là, l’énonciateur est le narrateur, et qu’il narre en troisième personne et au passé, et que les bons auteurs ont tendance à respecter la concordance des temps, et donc à mettre l’imparfait du subjonctif quand il le faut, et que, enfin, c’est dans les dialogues qu’ils narrent, quand ils laissent ces troisièmes personnes qu’ils narrent prendre la parole en première personne, que ceux-ci parlent au présent et emploie donc le présent du subjonctif, comme on a tendance à le faire à l’oral, et pourquoi pas aussi en ayant un sentiment pour la concordance des temps.

   Un point final : comme je l’ai dit, je partage le parti pris de l’auteur pour une grammaire motivée sémantiquement. Il n’en reste pas moins, et il le considère à peine dans son livre, que les emplois du subjonctif et à plus fort raison de l’imparfait du subjonctif peuvent être relationnés à des raisons socioculturelles, la situation de communication, le type de texte et le genre discursif (l’auteur analyse pêle-mêle des phrases tirées de journaux et de romans), des considérations stylistiques et poétiques, l’usage régional auquel un auteur est accoutumé, ou simplement à de fautes tout court. Combien de fois ne m’arrive-t-il de faire des fautes de grammaire, par inadvertance, par quoi que ce soit (et je ne parle que de ma langue maternelle !).

   J’ai écrit le cœur sur la main, ventant toute ma déception de l’illusion perdue. Mais en fin de compte, il faut tourner la page, il faut passer outre.
   Concluons alors : Dreer, pour le cas du subjonctif, a poursuivi l’idéal d’une forme-une signification. On a vu que c’est plus qu’un idéal, que c’est beaucoup moins tangible. Car c’est un rêve. Il est temps de s’en réveiller, et si je dis ça, je ne le dis qu’à moi-même ; puisqu’à moi ça coût énormément, enamouré que je suis des théories nettes, incisives par leur clarté éblouissante.

Évaluation : [je préfère ne pas en donner une]

 

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